Victor Klemperer, "LTI, la langue du IIIe Reich"

Publié le par comprendreletotalitarisme

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- « LTI, la langue du IIIe Reich », Victor Klemperer, éditions Pocket, collection Agora.

 

Victor Klemperer est ce que l'on pourrait appeler un héros. Un vrai héros. Pas un de ces surhommes de pacotille que nous vantent les films d'action hollywoodiens. Car son histoire est, finalement, celle d'un homme ordinaire. D'un universitaire bon-teint. D'un philologue amoureux des langues. D'un philosophe passionné par la littérature de la France des Lumières. Bref, Klemperer était tout, sauf un homme d'action. Mais voilà, l'individu avait une autre particularité : il était d'origine juive. Non pas pratiquant, puisqu'il vivait avec une chrétienne et s'intéressait finalement peu aux subtilités théologiques du judéo-christianisme. Il était simplement un des ces juifs laïcisés, à l'image du modèle popularisé par la Révolution Française. Un individu donc qui ne reniait en rien les composantes de sa genèse intime, cette judaïté que les extrémistes ne tarderont pas à stigmatiser comme le mal suprême, sans pour autant renoncer aux apports des Lumières.

Pris dans le tourbillon de l'Histoire allemande, son pays natal autant que de cœur, Victor Klemperer, de bourgeois respecté devint progressivement un réprouvé. D'une part, parce qu'au terme même de la loi imposée par les nazis, il ne pouvait être exterminé. En effet, bien que juif à 100%, il était d'autre part l'époux d'une aryenne intégrale qui, toujours, refusa de céder aux menaces et sanctions de tout ordre. C'est ainsi que le couple se retrouva en définitive confiné dans une maison communautaire de juifs, lui demeurant bien entendu en permanence soumis aux vexations, réquisitions et mauvais traitements ordonnés par un pouvoir sadique.

Pieds et poings liés, ne pouvant fuir, l'homme n'aurait pas dû survivre. Ce fut d'ailleurs le cas de nombreux compagnons d'infortune. Des familles entières balayées sous ses yeux. Cependant, une idée, seule, lui permit de défier tous les pronostics en sa défaveur : celle de témoigner. Mais pas de n'importe quelle manière. Pas en livrant simplement ses souvenirs personnels, ceux de ses souffrances et de son malheur. Il lui fallait bien plus, c'est à dire témoigner pour l'Histoire. La différence est énorme, car il fut non seulement nécessaire de consigner des éléments d'expérience personnels, par définition volatiles et fuyants, mais ,bien plus, de les analyser, interpréter et, enfin, organiser au sein d'une ensemble interprétatif cohérent. C'est de ce lent et harassant labeur d'observateur que naquit la L.T.I, cette fameuse "Lingua Tertii Emperii" qui servit d'idiome commun au pire totalitarisme du XXe siècle.

A ce stade pourtant, il ne suffisait pas de définir le concept pour en faire une réalité perceptible dans d'autres contextes que celui imposé par une société non-libre. Il se révélait tout autant nécessaire de le peupler. Et c'est ce que comprit Klemperer dès les premiers efforts. C'est aussi ce qu'il s'appliqua à faire en tous temps et tous lieux. La pelle à la main, la peine chevillée au corps, la douleur lancinante de l'épuisement ou de la faim au cœur, il s'acharna à poursuivre l'impossible mission que personne ne lui avait jamais confiée. Il en résulta, non pas une œuvre littéraire de premier plan, mais plusieurs. Dont en particulier cet essai de compréhension du langage germanique national-socialiste.

Lire Klemperer revient donc à s'immiscer sans risque au cœur de ce que fut la pire barbarie jamais rêvée par un esprit démoniaque. C'est aussi et surtout ouvrir de multiples pistes de réflexion sur notre propre faiblesse, sur nos propres errements et, en définitive, sur ce que veut dire vivre en société quand on revendique le statut d'humaniste et de démocrate.

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