Saul Friedländer, "L'Allemagne nazie et les Juifs, les années d'extermination"
- "L'Allemagne nazie et les Juifs, les années d'extermination" (Tome II), Saul Friedländer, édition du Seuil, Collection Points Histoire.
Souffrances. Humiliations. Détresse. Tel fut le lot quotidien des victimes du nazisme. Pas un jour de répit. Pas un instant de tranquillité. De partout et en tous temps, elles furent donc exposées au pire. D'abord à un penchant institutionnel au sadisme se concrétisant par une avalanche de décrets ségrégationnistes. Ensuite à une multitude d'actes et de comportements de même nature, bien qu'émanant cette fois d'anciens concitoyens, d'anciens voisins, et même d'anciens amis. Enfin à l'indifférence généralisée d'une société toute entière empreinte de défiance à leur égard, ce qui fut pour les persécutés une souffrance lancinante. Bien évidemment, près de soixante-dix ans après, tout cela ne peut qu'apparaître bien lointain. Comme un cauchemar éthéré que l'on fit jadis, étant enfant, et qui n'a plus de substance réelle, ni d'influence sur notre vie concrète d'individu libre. Pour la plupart d'entre nous, il se résume ainsi à quelques flashes horrifiants que l'on repousse en grimaçant : une photo en noir et blanc d'innombrables cadavres nus, tous entassés au fond d'une fosse boueuse, l'image aérienne des alignements effrayants du tentaculaire complexe d'Auschwitz, des visages apeurés et stupéfaits débarquant de trains à bestiaux sous les coups de schlagues de brutes hurlantes, les mourants squelettiques des camps qui se traînent littéralement pour venir poser sous l'objectif, et encore quelques autres scènes qu'il s'avère impossible de chasser de notre mémoire. Cette connaissance, certes superficielle et largement limitée à une approche "intuitive" du génocide, ayant malgré tout le mérite d'être quasi-universellement partagée dans une sorte de souffrance collective diffuse qui ne peut être niée. Cependant, l'historien, cet être perpétuellement en quête de sens, ne peut, lui, s'autoriser le luxe de la superficialité. Sa mission impose à son mental de s'immerger bien plus profondément que le commun des mortels dans les courants historiques ayant impulsé l'assassinat de masse et porté la terrible tentation génocidaire.
Pour ce faire, il est vrai qu'il dispose de multiples moyens. Nul meurtre ne se révélant parfait, tous laissent par conséquent des traces. En premier lieu, les indices laissés par les coupables eux-mêmes : rapports, lois, bilans, courriers officiels, voir privés... En dresser ici une liste exhaustive reviendrait à vouloir compter les pixels d'un écran. Dans un second temps l'ensemble des écrits et discours des palatins nazis, y compris ceux de leur chef tout-puissant, et des chefs de guerre adverses. Là encore la matière ne manque pas. Enfin, il est aussi possible de prendre en considération les nombreux témoignages des victimes de la barbarie nazie, ces dizaines de "diaristes" qui, en dépit des risques et de la fragilité de leur condition quotidienne, choisirent de témoigner pour la postérité.
De manière surprenante et quelque peu à rebours du choix précédemment effectué pour décrire "les années de persécution", c'est sur ces derniers que Saul Friedländer choisit ici de s'appuyer afin de structurer son analyse portant sur la période des "années d'extermination". Il en résulte une narration sans concession de l'horreur paroxystique d'un génocide alors souterrain, mais aussi une réflexion approfondie sur ce qui catalysa la haine institutionnelle du nazisme envers les juifs et contribua à transformer une antienne populiste haineuse en une inébranlable compulsion d'éradication totale. Comme par un effet de miroir, ces précaires bouts de papiers, griffonnés par des sursitaires permanents, semblent en effet révéler assez précisément les contours de la folie sanguinaire nationale-socialiste.
Mais, par delà l'indéniable talent de mise en perspective de l'historien israélien, que nous dit cette oeuvre ici consacrée au complexe processus de mise à mort de tout un peuple ? Elle trahit tout d'abord et évidemment une grille de lecture assez nettement intentionnaliste qui laisse penser que le régime hitlérien fut, dès ses prémisses, l'expression d'un négationnisme annihilateur en perpétuelle efflorescence. Cependant, elle conduit d'autre part à instituer en son sein une sorte de césure chronologique, celle qu'impulsèrent deux traumatismes majeurs : la guerre à l'Ouest et la conquête du territoire polonais s'ensuivant (1939-1940) qui, paradoxalement, ajouta plus de deux millions de "nouveaux" juifs à ceux que comptait déjà le Reich, puis la guerre à l'Est (1941) qui, elle, confronta physiquement le nazisme à ce qu'il considérait comme l'expression politique d'un judaïsme actif, et par voie de conséquence dangereux. Ces deux événements se cristallisant en dernière analyse en un exterminationnisme rédempteur de nature quasiment prophétique.
Pour autant, invalider dès le départ les approches plus volontiers "fontionnalistes", comme étant foncièrement incompatibles avec la grille d'analyse développée par l'auteur, peut apparaître au minimum exagéré. Car, même s'il ne fait pas de doute que l'esprit dérangé du futur maître du IIIe Reich envisagea certainement dès les années 1920 des solutions ultra radicales au "problème juif", il n'en demeure pas moins qu'une fois l'impulsion émise, que ce soit à l'occasion de discours sur-médiatisés ou par le biais de l'empire para-étatique que constituait l'ordre noir, l'ensemble de l'appareil administratif se mit volontairement à l'ouvrage dans une débauche sans précédent de mesures exploratoires. Ainsi donc le système put parfois sembler se mouvoir de lui-même en matière de développement d'une politique expérimentale ségrégationniste de plus en plus radicale. En ce sens, une forme de coexistence entre les deux courants interprétatifs de l'historiographie devrait malgré tout pouvoir se matérialiser. Car, en fin de compte, le régime polycratique promu par l'hitlérisme en action demeure unique, et partant difficilement interprétable de manière univoque ou en fonction d'une seule et unique grille de lecture.
Quoi qu'il puisse en être de ce constat, l'apport de Saul Friedländer à notre compréhension du processus de génocide industriel imaginé par le nazisme se révèle inestimable. En effet, en nous plaçant dans la peau des plus vulnérables et des plus exposés à la barbarie, il offre une occasion sans pareille de le disséquer et, ainsi, d'en saisir avec finesse les terribles réalités mortifères. Pour cette seule raison, l’œuvre mérite sans conteste de figurer au nombre des lectures dont il est impossible de se dispenser.