Editorial

Publié le par comprendreletotalitarisme

 

Qu'est ce que le totalitarisme ?

 

 

Une hiérarchisation pyramidale de la société

 

Le contrôle absolu auquel aspire tout régime totalitaire nécessite la mise en place et la pérennisation d'une organisation pyramidale de la société, seule forme de gestion capable d'autoriser l'inféodation d'un corps social et politique pléthorique à la volonté d'un seul et unique guide. Si, à ce niveau, il est bien sûr indispensable de déterminer la manière dont cette dernière se voit imposée (ce qui sera fait plus avant dans l'article), il demeure tout autant nécessaire de définir de quelle façon peut bien se structurer une telle déviance politique généralisée.

La personnalisation du pouvoir se présente comme un fait politique incontournable, et ceci quelles que puissent être les formes d'exercice de l'autorité publique. C'est ainsi que beaucoup de républiques, en dépit de leur prétention viscérale à la démocratie, choisissent fréquemment de concentrer les capacités d'action et le pouvoir entre les mains d'une minuscule minorité, voir d'un seul homme. C'est par exemple le cas de la Ve République française ou du régime "présidentialiste" des États-Unis d'Amérique. Ce processus inévitable y demeure cependant sous contrôle dans la mesure où les contre-pouvoirs se voient reconnus et protégés, où les libertés individuelles et collectives sont respectées, et enfin du fait même de la limitation temporelle du pouvoir octroyé ; cet ensemble de précautions contribuant puissamment à un exercice apaisé du pouvoir et à une alternance sereine des diverses idéologies gestionnaires qu'incarnent les partis politiques, et indirectement les groupements syndicaux et autres associations composant la société civile.

 

 

 

Au sommet : le chef

 

La société totalitaire, même si la question perdure au sujet de ses racines, démocratiques ou autres, s'affranchit nettement de ce modèle en ce qu'elle instaure, en remplacement de la hiérarchisation coopérative des influences, une structuration perverse tendant à la domination sans partage d'un chef. En ce sens, elle ne saurait se voir appréhender autrement que comme une forme de hiérarchisation par essence monomaniaque. Dans ce cadre, le maître est donc placé en position de toute-puissance absolue. "Duce", "Führer", "Petit Père des Peuples" ou "Génie de la Pensée", quels que soient ses titres, et le nom informel qui en vient de plus en plus couramment à être utilisé pour le désigner, ce dernier concentre sur sa personne la totalité du pouvoir. Ce n'est pas pour une autre raison que Mussolini aimait à cumuler de multiples ministères. Il tenait ainsi à marquer politiquement sa domination sans partage, et son droit quasi-naturel à gouverner la masse plébéienne. De manière quelque peu surprenante, le lien avec l'idéologie monarchiste est ici évident. Comme si le totalitarisme, vaste aimant magnétique sur le spectre politique, avait aspiré, digéré et recréé la prétention à l'élection divine des élus de l'Ancien-Régime. Mais, comme d'habitude, il faut ne pas oublier qu'il n'est que l'expression d'une conception profondément perverse du genre humain. Qu'il n'est pas, et ne sera d'ailleurs jamais, capable de produire autre chose que des éléments dénaturés issus d'acquis puisés ailleurs.

Dans le système totalitaire, le maître constitue donc l'alpha et l'oméga de toute chose. Le statut qu'il s'est ménagé, qu'il a su promouvoir et faire accepter par les masses, par la superstructure étatique (forces militaires, judiciaires et policières compris) et par la société civile, demeure à nulle autre pareille. C'est ainsi qu'il n'existe pas d'ordre écrit ordonnant la "solution finale de la question juive". Une simple impulsion du "Führer", ce que certains n'hésiteraient pas à qualifier de "propos de comptoir", avait suffi à impulser le meurtre et l'extermination de millions d'individus ; ce qui démontre bien à quel point le pouvoir totalitaire se détache du commun des mortels, cette plèbe obéissante qui doit être tenue dans l'ignorance des géniaux desseins de la personnalité psychotique qui préside à leur destin. Justement, à ce sujet, la question se pose : est-il possible, dans un tel contexte, de dégager une typologie du dictateur totalitaire ? Pour dire vrai, tous laissent percer une personnalité intime pour le moins déséquilibrée. Folie des grandeurs, mythomanie, misanthropie, misogynie, paranoïa, délire de persécution... Telles sont quelques unes des affections qui torturent ces esprits parvenus au faite de la puissance et qui, malgré tout, n'en deviennent pas plus pondérés. Au contraire même. Hitler laissa alors libre-cours à son délire racialiste. Mussolini à sa quête de gloire. Et Staline aux sombres tendances qui lui faisaient voir des ennemis partout.

A ce stade de la réflexion, la tentation est grande de déceler dans l'origine du fascisme totalitaire une contingence matérielle : celle de l'arrivée au pouvoir d'un esprit malade. Ce point focal lierait irréversiblement le fait totalitaire à l'action psychotique originelle d'un élément humain perturbateur ; aucun exemple concret ne venant en effet se présenter à nous afin d'infirmer cette hypothèse. Pourtant, si l'individu dispose indéniablement de grandes capacités d'action sur le corps social qui l'entoure, il serait probablement hasardeux d'exclure l'influence de la multitude d'autres paramètres entrant en ligne de compte. Et notamment celle du progrès, des changements techniques et technologiques pour ne citer qu'eux (nous aurons là encore l'occasion de revenir sur le sujet).

L'interrogation demeure en fin de compte sans réponse, tant il s'avère ardu de déterminer quantitativement et qualitativement la portée de tel ou tel facteur. Cependant, quelle que soit l'influence de l'action personnelle du dictateur, le développement du régime dont il constitue le cœur ne peut se faire sans la participation, et même l'implication totale, de certains pans de la société. L'autre, en contradiction avec la doctrine formelle de domination sans partage d'un maître omnipotent, devient alors indispensable. Mais quel autre ? Bien évidemment, une altérité bien ciblée, encadrée et définie par l'autorité supérieure. A ce prix seul peuvent exister, aux côtés de la source réelle du pouvoir, des centres auxiliaires, qu'ils se trouvent incarnés par des institutions, des groupements para-légaux ou de simples personnalités. En somme, cette liste de supplétifs recouvre ce qu'on appellerait en matière judiciaire les "complices du crime".

 

 

Des forces répressives au cœur du système

 

Au premier chef de ces accusés, se placent bien évidemment les forces répressives. Là encore, leur existence même se trouve légitimée par l'antiquité de leur origine et l'universalité de leur présence. Il faut bien le reconnaître, aucun régime politique mis en place par l'être humain n'est parvenu à se passer de forces de régulation et de coercition. Il n'en demeure pas moins que, dans le cadre d'une gouvernance de nature totalitaire, ces dernières connaissent une dilatation non seulement en terme d'effectifs mais aussi, ce qui est plus inquiétant, au niveau de leur emprise sur le corps social. Ainsi donc, la police ne s'acquitte plus seulement de missions de service sanctionnées par un texte législatif. Elle a aussi pour devoir de participer à une forme de para-légalité très particulière : la correcte éducation des masses. C'est ce qui justifie d'ailleurs le développement d'un appareil de surveillance politique spécifiquement répressif : "Gestapo", "NKVD/KGB", "OVRA"... Les sigles ne manquent pas pour désigner ces cerbères à la solde du nouvel ordre social et politique. Tous ont pourtant pour point commun de participer aux premières loges à la dénaturation du besoin de régulation judiciaire et de punition des coupables qu'éprouve légitimement la société. Détournée de ses missions fondamentales, la police totalitaire décèle donc les réfractaires et combat les attitudes déviantes (sic) en rééduquant ou éliminant ceux qui sortent de l'unanimisme de rigueur. Tâches fondamentales qui débouchent la plupart du temps sur le développement d'un système carcéral d'un type jusqu'à présent réservé aux situations d'exception : le camp, qu'il soit qualifié de "concentration", d'"extermination" ou, dans sa forme stalinienne, de "goulag".

 

Une nouvelle morale du soldat

 

A cet effort de mise sous tutelle de la société participent tout autant les forces militaires, bien que de manière différente. Issue presque exclusivement du monde nobiliaire et de la bourgeoisie, la classe des officiers et sous-officiers demeure très poreuse aux idées conservatrices telles quelles se voient portées par le parti totalitaire lors de la phase de conquête du pouvoir : garanties économiques lorsqu'il s'agit de préserver les privilèges, garanties politiques soit en matière d'anticommunisme, soit en matière de statut social, voir idéologique, du soldat. Cependant, une fois la phase initiale dépassée, l'armée se trouve en butte à la conception totalitaire portée par le pouvoir. De plus, elle se voit couramment doublée par une organisation para-militaire émanant du parti unique et qui tend, par un mimétisme savamment calculé, à palier à ses insuffisances, notamment en matière idéologique. C'est tout le sens de l'institution par exemple de la "Waffen S.S", des "Chemises noires" fascistes et autres groupements à vocation essentiellement guerrière qui popularisent le mythe du "soldat idéologique", ce combattant dont Himmler réclamait à corps et à cri l'avènement.

De fait, police et armée n'échappent donc pas à l'emprise malsaine du nouvel État totalitaire. Bien pire, sommées de contribuer à la diffusion et à la pérennisation de la terreur, épurées, divisées, concurrencées, ces deux institutions finissent fatalement par devenir de dociles instruments entre les mains de maîtres auto-proclamés. Pourtant, résistances et oppositions existèrent en leur sein. Pour preuve l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler et la fameuse opération Walkyrie. Mais, en fin de compte, ce furent des tentatives d'avance vouées à l'échec, tant la faiblesse des corps traditionnels face au totalitarisme au pouvoir se trouve avérée par les faits. Il suffit en effet pour s'en convaincre de constater que le nazisme succomba réellement avec la prise du bunker du "Führer" fin avril 1945 et que le stalinisme, séquelles comprises, ne s'effondre qu'en 1991. Soit plus de 38 ans après la mort de son promoteur.

 

Des partis politiques au Parti unique

 

Armée et police mises au pas, demeurent en place d'autres corps constituées théoriquement capables de tenir la dragée haute aux ferments de totalitarisme. Notamment dans le domaine proprement politique. Car le parti unique, dont l'existence se révèle essentielle dans la logique totalitaire, n'est pas une réalité qui va de soi. Même au sein de l'empire tsariste existait en effet une certaine pluralité politique s'exprimant à la "Douma" (équivalent d'une assemblée législative) et ailleurs, mais de façon plus informelle. Constat qui explicite la nécessité absolue de se débarrasser des oppositions légales reconnues par n'importe quel régime de tendance libérale. Ce qui devient réalité lorsque toute autre organisation que le Parti se trouve reconnue comme illégale et, de fait, interdite. Désormais seul détenteur de l'expression politique légitime, l'organisation de masse totalitaire peut tenter d'absorber l'État en le doublant dans tous ses domaines traditionnels de compétences : services sociaux, fiscalité, législation, information... Matérialisation institutionnelle de la volonté du maître, il en vient alors logiquement à servir d'instrument principal à la domestication et au contrôle des masses. La boucle se trouve bouclée.

 

Un Parti unique : pour quoi faire ?

 

Mais qu'en est-il des pouvoirs réels et concrets de cet organisme pseudo-étatique que s'applique à devenir le Parti unique triomphant ? Ravalant le fonctionnaire traditionnel au rang de simple exécutant administratif, son personnel assume de fait la direction proprement idéologique de la politique nationale. C'est lui qui préside à la mise en pratique concrète des plans du maître. Quels qu'ils soient. Entrent donc dans le cadre de son action, l'enrégimentement et surtout la surveillance de la population, l'élaboration des textes législatifs, l'émission des circulaires techniques d'application... et jusqu'aux consignes d'urbanisme et autres problèmes liés à la gestion de l'espace public, voir privé.

C'est dans un tel lacis de contraintes et de surveillance imposées par les instances totalitaires que les masses se trouvent empêtrées. Au point que chaque entrée d'immeuble, chaque rue, chaque quartier se voit placés sous l'autorité d'un supplétif fonctionnarisé, cette armée de concierges au service du Parti dans l'Allemagne hitlérienne et l'Union Soviétique stalinienne, mais aussi les chauffeurs de taxis et même les conjoints de personnalités surveillées. Désormais, le citoyen ordinaire n'a plus le choix. Enrégimenté, surveillé, réprimé à l'occasion en fonction de la nocivité supposée de ses "crimes" idéologiques, il n'a même plus droit à la sécurité procurée par l'intimité de son foyer familial. La trahison peut en effet venir de toute part, y compris de sa propre progéniture, elle-même intoxiquée par l'intermédiaire des organisations de jeunesse. Ne lui reste donc que la solitude de son moi intérieur, à l'image de ce qui est arrivé à Victor Klemperer (in "LTI, la langue du IIIe Reich").

 

Et le peuple dans tout ça ?

 

Quelles leçons est-il donc possible de tirer de ce triste bilan ? Ce qui apparaît nettement, c'est que, quelle que puisse être l'appartenance politique revendiquée par le régime totalitaire, le fait est constant : le peuple est toujours présenté comme la source même du régime. C'est par lui et pour lui que le pouvoir prétend gouverner. La réalité est pourtant tout autre. En vérité, il n'est qu'un instrument subalterne, car toujours docile et consentant, servant les ambitions délirantes d'un dictateur et d'une caste auto-constituée de déclassés en quête de domination et de réussite sociale. Staline luttait ainsi officiellement contre la bourgeoisie et le capitalisme dégénérés, tout en éliminant officieusement tout obstacle à son emprise personnelle. Hitler promouvait un monde divisé entre seigneurs germaniques et "untermenschen" (sous-hommes) corvéables à merci, mais ne tendait en réalité qu'à la manifestation éclatante de puissance précédant la destruction nihiliste et exterminatrice de l'autre. Mussolini prétendait œuvrer pour le prestige et la grandeur de la civilisation latine, sans jamais échapper pour autant à une bouffonnerie fanfaronne et à une indifférence cruelle envers les souffrances de l'Italie. Tous donc usèrent du peuple, de "leur" peuple, comme d'un prétexte commode au pire. A cela seulement se limite en définitive la fonction de millions d'individus dans le contexte totalitaire : servir d'alibi et de paravent à une vision perverse de par son immaturité politique même.

 

Le concept de puissance au cœur du régime totalitaire

 

L'immaturité politique face aux changements, en définitive introduits par le triomphe d'une forme de modernité progressiste, se trouverait au cœur de la problématique totalitaire. Désorienté par une organisation locale, nationale ou internationale qu'il ne comprend plus, l'hôte de la maladie totalitaire en vient à éprouver un irrépressible besoin de clarté et de simplicité. Ce que vont bien sûr s'appliquer à promettre des mouvements fascistes eux aussi enfantés par la profonde crise sociétale de modernisation : rétrécissement et lisibilité apparente du pouvoir politique, régulation autoritaire des injustices sociales et économiques, recherche d'un état de puissance vécu comme synonyme d'épanouissement national... Tel se présente alors leur programme. En résumé, il cherche à devenir un ensemble doctrinal capable de rassurer l'individu confronté à la déstructuration des cadres traditionnels de la société européenne introduite par les révolutions successives, qu'elles soient d'ordre politique ou industriel.

 

La force au dessus de tout

 

Le dernier point énuméré ci-dessus, l'inapaisable désir de puissance, mérite en particulier de se voir disséqué et analysé en ce qu'il offre un assez bon exemple de l'immaturité viscérale du fascisme totalitaire. En effet, ce penchant immodéré pour la force, ainsi que la quête effrénée de domination à laquelle se vouent des institutions perverties, peut aisément servir à mettre en évidence les névroses collectives sur lesquelles le fait totalitaire trouve matière à prospérer. En position de domination, la superstructure totalitaire ayant réussi à réformer la paix civile à son avantage, faisant de chaque individu l'ennemi de son prochain, la solidité du régime peut sembler assurée. A ce stade, ce dernier pourrait donc se contenter de gérer son patrimoine en bon père de famille. Il n'en est rien, car ce type anormal de gouvernance ne peut perdurer dans l'immobilisme. L'action constitue pour lui comme un liquide vital qui a besoin de circuler afin de correctement irriguer les organes fonctionnels. Cela peut par exemple expliciter la stratégie diplomatique de l'Allemagne après ses succès initiaux (en gros jusqu'à l'Anschluss), attitude qui, jugée avec du recul, peut sembler s'apparenter à de la gloutonnerie pure et simple. Ce qui peut aussi par ailleurs servir de grille de lecture de la politique stalinienne postérieure à 1943 et à la conférence de Yalta. Les méthodes divergèrent certes d'un régime à l'autre, mais il n'en demeure pas moins que le besoin de dominer les territoires voisins s'avère identique dans les deux cas.

 

Le psychose de l'espace vital

 

Cet impérialisme glouton, commun aux totalitarismes de tous poils, s'enracine en dernière analyse dans la haine de la différence que portent en eux ces régimes politiques. De ce postulat, il découle plus ou moins évidemment qu'il est nécessaire de protéger le cœur physique, géographique en l'occurrence, de la menace émanant de communautés n'incarnant pas le nouvel ordre. C'est avec cette idée en tête que le national-socialisme hitlérien en arriva, sous l'impulsion éclairée (sic) de son guide, à concrétiser cette nécessité défensive sous la forme d'une formule appelée à marquer les consciences : "espace vital" ou "lebensraum", cette terre quasiment sacrée que ne devaient plus jamais contaminer la fange démocratique et son allié, le libéralisme politique. Le tropisme mussolinien de la reconstitution de l'empire romain y trouve lui aussi une de ses motivations profondes. Ainsi que la sacralisation de la "Mère Russie" par le régime stalinien.

Ainsi donc, totalitarisme rime forcément avec méfiance vis-à-vis des voisins et des minorités. Car, dans l'Europe du XXe siècle, la plupart des nations ne peuvent se prévaloir d'une cohérence ethnique et culturelle absolue (même la France affronte depuis longtemps les irrédentismes corses et basques, en dépit du fait qu'elle les instrumentalisa parfois à son profit). Cet isolationnisme fondamental, porté par les autorités représentant le nouvel ordre, ne tarde bien souvent pas à faire tâche d'huile sous l'effet d'une propagation propagandiste savamment orchestrée. Le "peuple" acquiert de ce fait la même conviction que les élites dirigeantes. Il aspire même à ne pas être dérangé par les importuns, fauteurs de déprédations et d'instabilité politique, pour peu bien sûr que l'on sache correctement jouer de ses penchants grégaires. De là à penser que la totale sécurité ne peut être assurée que par la destruction des structures nationales des peuples et communautés concurrentes, il n'y a qu'un infime pas. Proximité que sauront exploiter, le moment venu, les zélateurs de la nouvelle idéologie officielle. Car, sous l'effet de la propagande universelle, peu d'esprits se révèlent capable de demeurer rationnels. Au point même que les persécutés en viennent à adopter certains à priori des persécuteurs, inattendu syndrome de Stockholm que décela et théorisa de son côté Victor Klemperer.

 

Haine de l'autre et ennemi objectif

 

Quoi qu'il en soit, le mythe de la communauté élue est à présent fortement ancré dans les âmes. A l'image d'un dogme religieux fondamental, il s'organise en un tout cohérent qui embrasse l'ensemble de la création. Lutte des classes dans un cas, racialisme dans l'autre, culturalisme pour le dernier, ces mythes, aussi politiquement divers que semblables dans leur essence fondamentale, structurent puissamment les régimes totalitaires, le tout de manière à ne jamais laisser à l'individu la possibilité de penser et d'agir par lui-même. Ainsi corsetée et dominée, la réflexion personnelle laisse place aux poncifs de la propagande. Bien heureux déjà de ne pas appartenir à la catégorie, peu enviable, des indésirables, le citoyen est enfin prêt à tout entendre, à tout accepter. Y compris le pire...

Ce dernier, le pire, se trouve atteint lorsque l'opinion publique intègre pleinement la notion d'"ennemi objectif" (in Anna Arendt, "Les origines du totalitarisme"), cet être éthéré qui peut se présenter sous le visage du premier venu : juif, bourgeois, démocrate, fasciste, communiste, résistant, franc-maçon... selon les temps et les cas. Perçus à l'égal d'un bacille porteur de contamination, il se voit isolé, rejeté et, au mieux, ignoré par la plupart des honnêtes gens. Le pire étant encore que, dans le cas des innocentes victimes prises dans l'engrenage infernal, il est souvent impossible de se débarrasser de la macule infamante. Car l'ennemi objectif est en fin de compte stigmatisé pour ce qu'il est, non ce qu'il fait ou même pourrait faire. Son sang, sa naissance, sa conformation culturelle sont en effet censés l'empêcher de raisonner et d'agir comme le représentant d'une espèce sociable. Ce qui, à bien y réfléchir, constitue une torsion sadique du réel, le malade mental incapable de vivre en société trouvant plus souvent à exprimer ses pulsions sadiques au sein d'un appareil totalitaire l'accueillant à bras ouvert et sachant comment le dorloter que dans le cadre de toute autre structure.

 

Terreur et silence

 

En réalité, ces esprits dérangés, qui forment le gros des troupes du régime, se positionnent en général dans une radicalité ségrégationniste qui ne saurait se contenter de ghettoïsation. Il leur en faut bien plus pour épancher leur brutaux instincts. D'autant que, le pouvoir ultime étant détenu par un des leurs, rien ne peut venir entraver le lent mais certain mouvement qui, de l'exclusion, mène à la persécution ouverte. Malgré tout, le problème demeure de faire accepter cet état de fait par le corps national dans son intégralité. Là encore, après la phase d'appropriation mythique de la doctrine officielle, la concomitance de la propagande et de la terreur répressive contribue puissamment à minorer les réactions. Parfois pourtant, l'indignation est plus forte, le régime fait alors marche arrière, comme ce fut le cas en Allemagne avec le programme T4 (euthanasie des handicapés). Toutefois, lorsque cela concerne l'autre, celui que l'on ne connaît en définitive que peu, il n'est pas facile de prendre le risque de tout perdre, et de mettre en danger sa famille. C'est ainsi que débutent les pires phases de harcèlement et d'humiliation que peuvent endurer les réprouvés. Les premières confiscations. Les réquisitions. Les saisies arbitraires. Le travail forcé. La ghettoïsation. Et enfin l'expulsion pure et simple du corps national, ainsi que la négation de tous les droits afférents à la qualité d'être humain, prélude à une barbare extermination.

 

Agressivité et bellicisme

 

En fin de compte, il n'est pas très difficile de comprendre ce qui motive l'agressivité des régimes totalitaires. Issus d'une période d'exception, ils ne cherchent en fin de compte qu'à s'inscrire dans la durée routinière du temps politique. Mais, privés des moyens de conceptualiser une société apaisée, leur incapacité s'avère, à ce niveau, totale et irrémédiable. Afin de combler cette lacune et de s'offrir une légitimité durable, les fascismes en sont donc réduits à promouvoir le bellicisme comme doctrine politique fondatrice. Pour ce faire, le recours aux média informatifs ne peut qu'être maximal, ce qui ne manque pas de les pervertir à leur tour et de les transformer en vulgaires organes de propagande politique. Mais, même à ce stade, le processus demeurerait incomplet s'il n'était introduit au cœur des pulsions irrationnelles portés par le pouvoir une dose de menace structurelle. C'est de ce besoin que ressort en définitive la désignation de diverses catégories d'adversaires intérieurs, ces ennemis objectifs qu'un régime totalitaire ne peut se passer de garder sous la main.

 

Le totalitarisme se manifeste donc essentiellement par la force, le contrôle et la terreur. Ce constat éclaire les pires manifestations de son incroyable perversité en ce qu'il les replace dans un cadre bien délimité, intelligible et compréhensible par tous, ce qui constitue en définitive son mérite principal. Mais, par delà cette avancée, demeurent encore et toujours de nombreuses interrogations, notamment en ce qui concerne les origines et les processus internes qui conduisent les fascismes totalitaires à leur perte, au gré d'un parcours paroxystique de plus en plus nihiliste.

 

Le règne du progrès

 

Le paramètre principal qui conduit à l'élaboration et au triomphe d'une doctrine clairement totalitaire semble pouvoir être identifié de manière assez précise. En effet, le facteur commun à tous ces régimes, qu'ils se réclament du marxisme ou du populisme de Droite, se concrétise sous la forme de l'existence d'une profonde crise systémique antérieure à leur prise du pouvoir. Déchirement qui ne se résume jamais à la seule sphère économique mais, au contraire, embrasse l'ensemble des domaines de la vie sociale, politique et culturelle d'une société. L'hypothèse selon laquelle ce fléau déstructurant trouve ses racines dans l'accélération exponentielle du progrès technique et technologique qu'à connu le XXe siècle triomphant, ne manque pas de consistance. Bien sûr, toutes les entités nationales ne subirent pas au même titre les effets des avancées scientifiques introduisant le règne de l'humanité industrielle. Certaines, à l'image de l'empire britannique, surent même en faire bon parti. Mais il est aussi incontestable que le dynamisme économique traditionnel de la population locale, en contribuant à revitaliser les élites par le bas, constitua un excellent rempart face aux simplifications et aux vociférations fascistes. A ce titre, Mosley, le leader national-socialiste anglais, ne trouva jamais beaucoup de résonance à ses tentatives de déstabilisation.

 

Conservatisme rétrograde et totalitarisme

 

Ceci dit, l'adaptabilité économique et commerciale ne fait pas tout. De nombreux entrepreneurs russes, italiens ou allemands se révélèrent ainsi tout aussi volontaires et inventifs que leurs homologues d'outre-Manche. Cependant, la superstructure sociétale au sein de laquelle évoluaient les premiers ne leur permit pas de participer à la manifestation des effets positifs des multiples avancées économiques, commerciales ou tout simplement productives. Car, même si la société anglo-saxonne demeurait alors empreinte d'un indéniable conservatisme impulsé par les élites nationales, il ne se manifesta jamais dans sa dimension rétrograde, attitude qui contribue à crisper les classes dominantes dans un réflexe d'immobilisme économique, social, politique, voir culturel et artistique. Il n'est malheureusement pas possible de produire la même analyse en ce qui concerne les nations ayant succombé à la tentation totalitaire.

Les élites de ces dernières impulsèrent en effet dans l'ensemble de la société cette mentalité radicalement rétrograde dans son désir de préserver une culture politique, économique et sociale surannée. Ainsi donc, les classes possédantes italiennes usèrent de toute leur influence pour désamorcer ou démanteler la moindre tentative de réforme agraire (stratégie qui ne fit jamais l'économie de la violence contre les classes paysannes inférieures). Les "boyards" russes ne firent pas autrement en entretenant le fantasme de la survivance du servage. Et enfin l'aristocratie des "junkers" germaniques persista à considérer les zones de peuplement slaves de l'Est comme leur domaine naturel, et même comme un espace à conquérir et à dépecer, ce qui s’avérera très formateur pour les apprentis fascistes national-socialistes et découragera d'avance toute tentative de réforme des modes d'exploitation agricole (réorganisation agraire comprise).

 

Interdépendance économique et crise mondialisée

 

Tel est apparemment le bilan au niveau de la crise morale dont furent victimes les futures nations totalitaires. Mais, concomitamment impulsée par le vaste mouvement de progrès exponentiel et du fait d'une profonde inadaptation culturelle et morale aux modes de fonctionnement liés à la modernité, la tempête ne se manifesta pas seulement par le biais de cette stricte problématique. Elle contribua en effet tout autant à exposer les masses à un en ensemble de phénomènes inédits, et en particulier celui lié aux prémices d'une mondialisation économique que rien ne peut alors remettre en cause. Pour preuve, la popularité du mouvement national-socialiste en Allemagne semble intimement couplée aux effets les plus désastreux sur le corps social de la soudaine crise économique du début des années 1930, elle-même consécutive au retrait des capitaux américains investis en Europe. Interdépendance économique, mondialisation des flux et des échanges, universalité d'une crise que certains ne peuvent affronter, contribuent ainsi simultanément à fragiliser ceux qui n'ont pas su ou voulu laisser le changement s'imposer. Leurs classes économiquement privilégiées ont peur du lendemain et de la Révolution rouge, leurs classes laborieuses peinent à survivre et leurs élites intellectuels s'échinent à valoriser des utopies de retour en arrière et à exalter un mythique, autant que nébuleux, passé. Toutes choses qui ne peuvent que profondément déstabiliser un corps social et politique déjà passablement fragilisé (dans le cas de l'Allemagne par la perte de la Première Guerre mondiale, dans celui de la Russie à la suite de l'échec de la Révolution de 1905 et de la répression rétrograde qui lui succéda, enfin pour l'Italie du fait des effets délétères de la crise nationale traversée après la victoire de 1918).

 

Essor démographique et déclassement

 

D'autant que le progrès ne limite pas ses effets, comme tout le monde le sait, aux seules sphères économiques, politiques et culturelles. Il a aussi impulsé une conséquente amélioration des conditions sanitaires et des sciences médicales. Phénomène qui inaugure une progression démographique constante et généralisée à l'ensemble des nations européennes (sauf en France, pays qui se trouve en avance par rapport aux autres et dont la population est alors plus volontiers malthusienne). De ce fait, le phénomène urbain et l'exode rural s'en trouve accentués. Mais là ne se limite pas le changement. Car ce vaste mouvement d'essor démographique, s'il touche les classes populaires et contribue au passage d'une société rurale à un monde urbain, n'épargne pas non plus les autres catégories de la population, y compris bourgeoisie et classe nobiliaire. Il faut donc peut-être voir là l'origine de la diffusion du fameux modèle du "déclassé", tel que défini par Hannah Arendt, aventurier prêt à tout qui souvent se voue à l'exploitation des terres "vierges" mis à sa disposition par l'essor de l'impérialisme colonial. Cette nouvelle sorte d'homme peut trouver là de quoi apaiser son instinct de possession et de domination. Mais que se passe t-il lorsque le fait colonial demeure très mineur ? Que se passe t-il dans l'Allemagne de Weimar, dans la Russie de l'après-Révolution rouge, dans l'Italie monarchiste qui ne gagna rien à son engagement aux côtés de l'Entente ?

Dans ces cas, nombre de ces déclassés ne trouvent que places déjà occupées ou chômage. Leurs espoirs d'intégration à la bonne bourgeoisie des honnêtes gens n'ont en vérité aucune chance non plus de se concrétiser. Déçus, rendus amers par les conséquences de guerres dans lesquelles ils se sont exposés à la pire sauvagerie, ces hommes deviennent tout naturellement des éléments perturbateurs et n'hésitent pas à s'associer aux pires entreprises réactionnaires : Corps-Francs dans l'Allemagne des années 1920-1923, guerre civile russe entre 1918 et 1923, coups de mains des "Arditi" ou des "Chemises Noires" dans l'Italie fasciste des années 1920-1930... Les occasions ne leur manquent donc pas de s'inscrire dans le cadre de tentatives de redéfinition totalitaire de la société. Et c'est bien ce que la plupart fit, au grand bénéfice des apprentis dictateurs de tous poils.

 

Un parcours paroxystique : de l'Hubris à la Némésis

 

Progrès techniques, technologiques, scientifiques, et même culturels, peuvent donc bien se voir considérés comme l'origine du triomphe totalitaire au sein des espaces nationaux s'étant révélés incapables de s'adapter à la nouvelle donne imposée par la modernité. Profitant de la crise multiforme, transformés en organes de masse, appuyés sur un lourd appareil de persuasion et de répression, enfin seuls récipiendaires du pouvoir, les Partis uniques, toujours en devenir, ont à ce stade largement atteint leurs objectifs primitifs de contrôle et de domination. Pourtant, ils se lancent alors dans un processus paroxystique qui débouche inévitablement sur l'inhumain et, surtout, sur un final de type apocalyptique.

 

La tentation autarcique

 

Tout d'abord par le fait même que le régime totalitaire, à peine mis en place, n'a de cesse de couper son peuple du monde extérieur et de ses pernicieuses influences libérales. Cette course à l'isolement, à l'entre-soi, et ce désir d'une unité uniformisatrice, préfigurent largement la promotion d'une stratégie idéologique, et même diplomatique, entièrement axée sur l'autarcie et ses vertus supposées en matière de renforcement des capacités de la communauté nationale totalitaire. Ainsi coupée du monde de l'altérité, la construction fasciste ne dispose plus de la possibilité de l'alliance. Elle ne peut au mieux considérer l'autre que comme un allié circonstanciel et hésite même à encourager, à soutenir ceux qui œuvrent idéologiquement dans le même sens qu'elle mais dans le cadre d'un autre espace national (il faut ici penser aux nombreuses organisations nationales-socialistes implantées dans les pays d'Europe de l'Ouest avant 1940). C'est ainsi que les relations germano-italiennes n'allèrent jamais sans heurts, ni oppositions. Ceci jusqu'au moment où, d'alliées, les deux nations deviendront ennemies. Ce schéma d'ensemble s'avère, de plus, assez identique en ce qui concerne les relations entre Soviétiques et Américains (la Guerre Froide débute dès 1947).

 

Pulsion exterminatrice et immaturité autistique

 

Cette incompatibilité fondamentale du totalitarisme avec le dialogue constructif, son incapacité à accepter et promouvoir tout compromis, sa prétention même à tout dominer, à tout diriger, à tout contrôler, le conduisent en définitive à exister dans un splendide isolement armé et à développer une méfiance irrédentiste envers l'autre. Tournure d'esprit qui, à la moindre adversité, se transforme automatiquement en franche hostilité, voir en une volonté plus ou moins conscience d'éliminer ce qui pose problème, que ce soit un groupe humain, une nation, un peuple ou même les habitants d'une grande partie de l'Europe. 11 millions, c'est le nombre de Juifs que Eichmann voulait à terme éliminer (in Hannah Arendt, "Eichmann à Jérusalem"). En tout, plus de 30 millions d'individus devaient céder la place et, comme l'a dit un jour le poète, "reposer sous les floraisons grasses".

Tous des ennemis. Un soldat idéologique ne réfléchit pas, il obéit et s'exécute. C'est avec de telles idées en tête que les bourreaux justifieront les pires massacres : ceux de Katyn en Pologne occupée par les Soviétiques, ceux de Babi Yar ou d'Auschwitz au sein de l'espace soumis aux hordes nazies... Jamais le sentiment de compassion, la solidarité humaine ou la philosophie humaniste ne les empêcha de perpétrer leurs abominables crimes et de se déchaîner contre tous ceux qui étaient autres. Seulement voilà, si tout ce qui est autre se conçoit comme un ennemi, la défaite s'inscrit forcément dans le cadre d'un horizon plus ou moins lointain. Dans ce sens, le fait totalitaire ne peut représenter autre chose qu'une masochiste et profondément immature course au néant. Il porte aussi en lui-même les germes du retour de bâton qui ne tardera pas à se manifester au détriment de l'ensemble de ses adeptes.

 

Le totalitarisme invalidé par l'Histoire

 

En conclusion, il apparaît évident que l'ordre nouveau appartient à la grande famille des nihilismes. Son orientation politique s'avérant, elle, d'ordre cosmétique. Car, qu'il se pare des vertus d'une lutte des classes marxiste pervertie ou d'un darwinisme politique mal digéré, le mouvement à vocation totalitaire ne peut se soustraire aux pulsions infantiles qui l'animent et n'est donc pas capable de mener une politique conforme aux réalités de son époque. Il est tel un gamin jaloux qui risque le pire pour obtenir en définitive peu. Profondément immature, le fait totalitaire ne pourra ainsi jamais être autre chose qu'un épisode, une maladie de jeunesse d'une société humaine en pleine mutation. Malheureusement, de sa courte mais barbare existence ne restent bien souvent que ruines, décomposition sociale et culturelle, oppositions violentes ou larvées, et en fin de compte haine de l'autre.

En ce sens, le totalitarisme demeure un simple moment d'immaturité qui, confrontant l'Homme au pire, l'amène à adapter les réalités nouvelles issues du progrès à un humanisme conciliant, seul représentant positif de cet aspect collaboratif du genre humain, de cette sociabilité que notre espèce développa dès les origines. L’Histoire contemporaine, et son cortège de victimes, se sont en effet chargées de lui enseigner que seules de telles valeurs positives méritent de figurer au panthéon des lois les plus sacrées de la société moderne.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article