Laurence Rees, "Auschwitz - Les nazis et la Solution finale"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Auschwitz - les nazis et la solution finale

 

- "Auschwitz, Les nazis et la Solution finale", Laurence Rees, éditions Albin Michel, collection Le livre de poche.

 

1 100 000 victimes. Tel se présente à nous l'abominable crime. Dans son atrocité, dans l'absolue horreur qu'il en vient à incarner, celle d'un effroyable génocide dont nous portons tous plus ou moins une part de responsabilité, il s'est transmuté en symbole. Au point parfois d'absorber, au sein d'un inconscient collectif que la modernité technologique rend de plus en plus prégnant, l'ensemble d'un processus qui fut pourtant multiple et progressif dans sa conceptualisation, dans sa perpétration et même, dans l'esprit des assassins, au niveau de ce qui pouvait le justifier, voir le légitimer.

Pour cette raison même, formaliser l'histoire du complexe de mort que devint la zone spéciale d'Auschwitz apparaît indispensable à la préservation d'une mémoire collective de la Shoah qui soit non seulement exacte mais, de plus, réfléchie. Le défi demeurant de taille, même si la connaissance globale du génocide s'est considérablement étoffée ces dernières années sous l'impulsion d'une nouvelle génération de chercheurs. Ces derniers ont, il est vrai, analysé le phénomène génocidaire par le biais d'une approche plus générale, celle par exemple de l'étude globale du national-socialisme ou de la superstructure étatique hitlérienne, voir de l'opinion publique allemande de l'époque. Le noir aboutissement de la chaîne industrielle de mort que constitue le complexe polonais n'étant, dans ce contexte, qu'un des éléments d'un problème bien plus vaste.

Ce n'est pas le choix ici effectué par le documentariste britannique de la BBC. En effet, Laurence Rees, fort de sa grande expérience personnelle d'interviewer et de narrateur, prend, lui, le parti de dépeindre avec précision ce qu'a été le pire complexe d'abattage humain au sein de la superstructure génocidaire nazie. Et il faut bien l'avouer, son travail ne peut laisser le lecteur indifférent. Quel qu'il soit par ailleurs. C'est à dire, y compris si ce dernier est "habitué" à ce type de récits. Car, en définitive, là réside la grande force de cet ouvrage qui nous plonge littéralement dans le bain nauséabond et putride de la psyché des bourreaux, ces êtres souvent sadiques, et parfois humains dans leurs tentatives de refoulement ou, beaucoup plus rarement, dans leurs attitudes envers ceux qui subissaient les rigueurs exterminatrices du monstre concentrationnaire. D'autre part, il nous donne autant à voir ce qu'a pu être la réalité de l'existence de ces derniers, les efforts d'adaptation à l'inhumain que les plus résistants parvinrent à produire mais aussi l'avilissement et les tortures permanentes auxquelles ne survécurent pas les moins préparés d'entre eux.

Auschwitz n'est plus alors ce qu'il était avant dans notre esprit. Ce lieu-phénomène se voit comme remis à sa place au sein d'un ensemble, au sein d'une réalité, que nous percevons maintenant avec une bien plus grande finesse. Car la narration livrée par Laurence Rees, du fait de l'étroitesse du sujet qu'elle aborde, ne fait pourtant pas l'économie de ce qui est extérieur au camp de la mort du sud de la Pologne. Elle contribue ainsi à clarifier le processus dans son ensemble, que ce soit dans sa phase initiale de déportations et de fusillades ("la Shoah par balles"), plus ou moins organisées et spontanées, ou bien dans le cadre de l'"action Reinhardt" de sinistre mémoire à laquelle le camp ne fut pas mêlé (Belzec, Sobibor et Treblinka en furent les trois piliers) et qui devait coûter la vie à deux millions d'êtres humains.

En définitive, le lecteur profane se trouve de fait confronté à plusieurs Auschwitz. Celui des débuts, simple camp de rétention de soldats russes faits prisonniers, mais qui se confronte d'emblée à l'élimination de masse, puisque ces hommes sans défense furent exterminés par la faim et sous le poids des mauvais traitements. Au point que presque aucun d'entre eux ne survécut ne serait-ce qu'aux premiers mois d'internement. Celui de la phase Birkenau primitive ensuite, avec ses petites maisons aménagées pour tuer, blanche ou rouge selon la période, durant laquelle furent définies les modalités du génocide industriel envisagé pour un futur de plus en plus proche, justement parce que tout espoir de victoire allemande tendait à s'évanouir. Ce court laps de temps vit ainsi disparaître les premiers groupes juifs d'Allemagne, d'Autriche, de Pologne et d'ailleurs... Enfin le dernier Auschwitz, celui du "traitement" de la communauté juive hongroise (presque un million d'individus) dans des fours crématoires, couplés à des chambres à gaz, expédiant les "unités" (euphémisme nazi pour "victimes) par millier à la journée.

Telle se présente à nous, grâce à Laurence Rees et à la richesse de son travail de mémoire, la cruelle vérité, ce venin amer qui parfois force à l'arrêt et trouble la sereine lecture de celui qui veut savoir mais qui, finalement, forme l'humain de façon à ce qu'il ne tolère plus l'expression politique de la moindre haine. Car, pour qu'enfin le concept de génocide demeure à jamais de l'ordre de la mémoire, et non du vécu, pour qu'enfin nous apprenions à respecter ceux qui nous sont différents par leur culture, leurs opinions ou leur vécu personnel, il apparaît évident que l'édition de ce type d'ouvrages demeure essentielle.

Pour cela, pour tout cela, même si c'est terriblement douloureux, même si c'est parfois presque insupportable à lire, merci Monsieur Rees.

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