Michaël Prazan, "Einsatzgruppen, les escadrons de la mort nazis"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Einsatzgruppen---les-escadrons-de-la-mort-nazis.jpg

 

- "Einsatzgruppen, les commandos de la mort nazis", Michaël Prazan, éditions Le Point (Seuil), collection Histoire.

 

"Escadrons de la mort", "Tontons Macoutes", "Pasdaran", "Janjawid"... Autant de noms qui inspirent effroi, peur et souffrance. Autant de noms symboles de destruction et de barbarie.

Mais, par delà une inhumaine propension au sadisme, quel est en vérité le ressort qui a fait passer ces individus du statut d'êtres policés à celui de brutes sanguinaires ? Inspirer un respect glacé. Museler les esprits indépendants et tout ce qui pourrait aboutir à une remise en cause de leur tout-nouveau pouvoir absolu. Il faut bien le reconnaître, ce furent, et c'est encore, la motivation principale de la plupart des membres de ces forces répressives. Simples instruments au service de maîtres lointains mais impitoyables, ils constituent en général le bras armé, l'avant-garde agissante, de régimes avant tout soucieux de garantir leur perpétuation.

Au sein de cet ensemble hétéroclite d'associations de tueurs patentés, il en existe pourtant un genre très particulier qu'incarnent parfaitement les fameux "Einsatzgruppen", ou "groupes d'intervention", du SD (Sicherheitdienst) et des SS (Schutzstaffel) qui terrorisèrent l'Europe entre 1940 et 1945 (c'est aussi le cas des "Interhamwe" qui sévirent plus récemment au Rwanda). Ces derniers portent évidemment en eux la même volonté d'imposer leur emprise par le fer, le feu et le sang. Malheureusement, à cette seule caractéristique ne peut se résumer leur terrible spécificité. Car leur mission première consistait en priorité à promouvoir la "Weltanschauung" nationale-socialiste, cette philosophie perverse qui prôna l'éradication par l'extermination et l'annihilation de tout ce qui ne cadrait pas avec les critères idéologiques et raciaux de maîtres germaniques auto-promus par la grâce d'un esprit malade. Ainsi donc, exécutants fidèles, ces hommes laissèrent logiquement (sic) sur leur trajectoire un sillage de désolation et de cendres.

Leurs exactions, les crimes et exécutions de toutes sortes qu'ils égrainèrent tel un noir chapelet, continuent aujourd'hui encore à hanter la conscience européenne et mondiale. Mais, l'ampleur même de cette cruauté, nous incite bien souvent à privilégier l'oubli. A quoi bon en effet remuer le passé et faire remonter à la surface ces indicibles souffrances ? D'autant que tout cela remonte à bien longtemps. Que la plupart des assassins et des victimes ne sont même plus de ce monde, soit qu'ils aient disparus au gré des événements postérieurs à la débâcle allemande, soit tout simplement qu'ils soient décédés de causes "naturelles".

Pour autant, la question se pose toujours, et ne cesse de nous hanter : doit-on clore définitivement ce chapitre démentiel de l'histoire européenne ?

Aux yeux de Michaël Prazan, ce survivant d'une lignée juive presque entièrement effacée de la surface de la planète du fait justement de l'"aktion" des cruels einsatzgruppen, cette horde de bourreaux sans foi, ni loi, le questionnement ne saurait être d'actualité. C'est pour lui comme un devoir, comme une nécessité viscérale portée par le sang qui coule dans ses veines, que de comprendre, de disséquer, d'analyser tenants et aboutissants du processus ayant conduit à l'assassinat des siens.

Bien entendu, certains auront beau jeu de répliquer que tout à déjà été dit sur le sujet. Qu'il suffit de se reporter aux excellentes études et monographies publiées à ce jour par Hilberg, Arendt, Saul Friedlander, Christian Ingrao et de nombreux autres... Cependant, ces dernières se présentent bien souvent comme des analyses purement historiques, voir politiques, dont le mérite essentiel demeure d'offrir au lectorat une série de synthèses interprétatives de haute volée. Mais l'humain, le souvenir personnel, la sensation ressentie qui, seuls, permettent d'appréhender les motivations, la trajectoire et le profil de ceux qui furent impactés au premier chef, victimes et bourreaux confondus, que deviennent-ils ?

Là réside, il faut bien le reconnaître, tout l'intérêt du travail d'exploitation de la mémoire conduit par le courageux documentariste. Non seulement l'enquête au long court qu'il a menée nous confronte directement aux points de vue des protagonistes mais elle a, de plus, la vertu d'offrir une vue d'ensemble, par delà l'alternance de synthèses explicatives et de passages strictement narratifs, des situations et événements relatifs à ce sujet si délicat. De plus, même s'il ne se prétend pas historien au sens strict du terme, Michaël Prazan n'en dégage pas moins des analyses et conclusions fort instructives. En particulier au niveau de l'appréhension de la psyché intime du totalitarisme nazi, ce mouvement quasi-messianique qui, en définitive, porte en lui les germes d'un infantilisme et d'une immaturité perverse sans précédent.

Dans ce sens, son ouvrage, venu en complément d'un documentaire audiovisuel diffusé sur France 2, se présente comme une référence incontournable, voir même comme un indispensable complément aux enseignements issus des grands noms de l'historiographie contemporaine. A ce titre, il ne peut qu'être bénéfique de s'en emparer, de le lire, et même de le relire.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article