Shlomo Venezia, "Sonderkommando - Dans l'enfer des chambres à gaz"
- « Sonderkommando – Dans l'enfer des chambres à gaz », Shlomo Venezia, éditions Le Livre de Poche.
« Sonderkommando ». Mot à mot, « équipe spéciale ». Il fallait déjà avoir de la chance pour s'y voir intégré. Un homme sur mille ou dix mille peut-être. Pas plus. Car Auschwitz, ce neuvième cercle de l'enfer, avait ses besoins propres en chair humaine vivante. Il ne pouvait même se passer de la participation d'une main-d’œuvre si singulière. Ces individus demeureraient en effet des « porteurs de secret », ceux qui avaient été sélectionnés à seule fin de participer à l'assassinat de leur propre peuple, tout en sachant parfaitement qu'ils n'échapperaient eux-mêmes pas à leur triste destin. Il est vrai que pour la plupart d'entre eux, ils avaient déjà enduré le meurtre de leurs proches, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs parents... qui tous avaient fini par sortir « par la cheminée » ! Les survivants, êtres désormais coupés de leur ancienne humanité, constituaient par conséquent une force de travail idéale aux yeux des SS chargés de la gestion quotidienne de l'atroce génocide. D'autant qu'immédiatement disponibles et malléables, ils partageraient dès lors une part de culpabilité avec leurs bourreaux.
Shlomo Venezia fut un de ces malheureux. Destiné par hasard à une survie provisoire, il participa de l'ignoble processus de destruction ethnique. Fatalement, il s'en sentit coupable, souffrit de l'isolement imposé par les nazis à cette force de travail dont le savoir ne devait jamais s'ébruiter et, en fin de compte, adhéra même à sa tentative de révolte contre l'horreur, qui se matérialisa fin 1944 par la destruction d'un des fours crématoires. L'originalité de ce juif grec est pourtant d'une toute autre nature. Elle réside dans le simple fait, qu'un peu plus malin que les autres, il parvint à se faufiler au sein d'un groupe de prisonniers lorsque les événements s'accélérèrent et qu'il fut question de vider les lieux. Incorporé aux marches de la mort, il sauva ainsi sa vie et fut surtout à même de témoigner.
Après de longues années de silence, c'est en fin de compte ce qu'il semble s'être décidé à effectuer en collaboration avec Béatrice Prasquier. Le tout paraît accompagné d'une préface de Simone Veil et de deux postfaces synthétiques rédigées par Marcello Pezzetti et Umberto Gentiloni. Mais l'essentiel de l'ouvrage contient en fait un dialogue à sens unique consistant en un incessant jeu de questions-réponses entre l'historienne et le témoin. Dialogue dont le lecteur peut grandement profiter dans le sens où il permet d'appréhender ce que fut réellement l'existence quotidienne de ces sursitaires à l'horreur nazie, ce que furent leurs peurs et leurs espoirs, et en définitive leur fonction effective au cœur d'un système totalitaire dont ils ne furent jamais que des victimes transformées, par la grâce de quelques fonctionnaires, en supplétifs provisoires d'une machine de mort dantesque.
Quel homme peut survivre et conserver sa raison après de telles épreuves ? Telle est la question qui vient inévitablement à l'esprit en cours de lecture.
Justement, l'enseignement à tirer du témoignage de Shlomo Venezia, ce combattant de la vérité luttant de ses dernières forces contre l'oubli et le temps qui passe inexorablement, permet de formuler une réponse à l'angoissante interrogation. Tous les hommes le peuvent. Car son exemple, celui d'un simple juif de Salonique qui n'était en rien préparé à ce qu'il allait endurer, apporte incontestablement la preuve qu'il est possible d'échapper pour toujours à l'emprise malsaine d'un régime honni tout en n'oubliant pas qu'il faut absolument s'impliquer pour que la mémoire demeure vivante par delà les brumes de l'oubli.