Anja Klabunde, "Magda Goebbels"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Magda-Goebbels-.jpeg- « Magda Goebbels », Anja Klabunde,collection « Texto », éditions Tallandier.

 

Magda Goebbels demeure à bien des égards une énigme. Fut-elle uniquement cette femme qui, un jour de la fin avril 1945, sacrifia sans ciller six des ses enfants bien aimés, avant d'en finir elle-même avec la vie ? Notre mémoire collective semble n'avoir retenu que cette facette là de sa personnalité. Insensibilité. Narcissisme. Barbarie. Voilà tout ce qui demeure en nous de cette « Première Dame du Reich » longtemps admirée et aimée de tout un peuple.

Pourtant, au niveau juridique, Mme Goebbels n'avait pas grand chose à craindre tant il est vrai que son rôle ne fut jamais moteur. Femme promue au rang d'icône du nazisme, elle ne participa jamais directement de la grande politique, et à peine de la petite. Son puissant mari se gardait bien, lui-même, de voir en elle autre chose qu'une matrice procréatrice, voir un alibi commode à destination de la populace. En définitive, il faut bien reconnaître que son influence demeura donc des plus minces, y compris lorsqu'elle tenta de s'émanciper de son époux en jouant de son « amitié » avec le führer. Bien entendu, tombée aux mains des Russes, son destin n'aurait guère été enviable. Mais enfin Magda aurait aisément pu s'arranger pour l'éviter. Il lui suffisait pour cela d'aller vers l'Ouest, et elle en eut les moyens quasiment jusqu'au dernier moment.

Pourquoi donc dans un tel contexte cette personnalité hautement narcissique fit-elle le choix incompréhensible du néant ? Pourquoi accepta-t-elle, en pleine conscience, de demeurer dans les mémoires comme la pire des infanticides qui ait jamais existé ? Par malheur, à la lecture du livre d'Anja Klabunde, la question demeure en suspend. La vie de Magda s'égraine certes ligne après ligne, parfois entrecoupée de digressions historiques sensées nous éclairer sur le contexte de l'époque ou sur ce qui pouvait avoir une influence certaine sur ses actes et pensées, mais il n'en demeure pas moins que l'essentiel nous échappe. Pire, cet essentiel est largement négligé. Les dernières années se voient en effet traitées en quelques pages alors que l'avant 1939 occupe les deux tiers de l'ouvrage. Faut-il y voir une volonté de s'extraire du prisme déformant que constitue inévitablement la fin si tragique du personnage ? L'objectif était-il de nous révéler la véritable Magda, celle qui exista avant sa funeste décision de lier son destin à celui de l'idéologie nationale-socialiste ?

A vrai dire, ce but apparaît louable en soi tant l'historiographie contemporaine, lorsqu'elle s'est penchée sur le personnage, est demeurée comme hypnotisée par les derniers instants de la famille Goebbels. Pour autant, n'en faire qu'un appendice terminal sans grande résonance n'aide en rien à lever le voile sur la psychologie de cette créature symptomatique d'une génération de « déclassés », inexplicablement portée au pouvoir au sein d'une nation reconnue comme de haute valeur culturelle. Certes, la totale absence de pathos envers l'autre, l'avidité chronique de reconnaissance, d'honneurs et de confort, sont clairement mis en lumière. Il n'en demeure cependant pas moins que rien n'est dit sur ce que fut la « femme national-socialiste », sur la genèse de la constitution de cette identité féminine aryenne perverse, et principalement sur ce qui en chaque femme poussait à l'adopter, à la rejeter en bloc ou, comme le firent la plupart, à s'en accommoder en tentant d'en tirer le plus de profit possible. Enfin, rien n'est dit non plus de l'influence de la personnalité médiatique Magda Goebbels sur le vaste mouvement de transformation radicale des mœurs et des valeurs initié par le nazisme.

Au final, Anja Klabunde commet l'erreur de demeurer dans un certain flou quant à la finalité de sa contribution. Du coup, elle persiste dans une étrange ambivalence la faisant osciller entre analyse historique impartiale et implication quasi-romanesque dans la narration de la vie de la jeune femme que fut Magda. Cette incapacité récurrente, qui nuit grandement à l’œuvre, laisse inévitablement un goût d'inachevé une fois la dernière page tournée.

 

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