Marc Hillel, "Au nom de la race"
- "Au nom de la race", Marc Hillel, édition France Loisirs (Fayard), 1975.
"Lebensborn". La fontaine de vie. Ce nom ne saurait laisser indifférent. Du fait déjà du mystère qui entoura, et entoure encore, l'institution en elle-même. Cette pouponière ubuesque voulue, conçue et constamment entrenue par le grand-maître d'un ordre noir alors tout-puissant ne cesse en effet d'intriguer et de prêter à controverse. Il s'en dit même beaucoup de choses. Certaines théories tenant carrément du fantasme, telle cette rumeur populaire ravalant le Lebensborn au rang de réseau de lupanars à destination des élus du IIIe Reich. D'autres, plus pondérées, mettant en avant la noirceur d'un projet consistant à créer de toute pièce et par tous les moyens une race de seigneurs.
C'est plutôt à cette dernière catégorie qu'il est possible de rattacher Marc Hillel. Par le moyen d'une minutieuse enquête historique réalisée plus de trente ans après les faits, ce dernier se trouve de fait en mesure d'établir une carté d’identité de l’étrange objet historique que fut l'institution SS. Il en détaille ainsi les premiers principes organisationnels et les prémices de la mise en place. Mais aussi les méthodes, les buts et la philosophie de cet ensemble qui synthétisa l'action de milliers d'individus, unis dans une même et cruelle pulsion dominatrice.
A la lecture des faits, rapts d'enfants, manipulations, enlèvements forcés, sélection des procréatrices, éliminations de populations autant que d'individus, il apparaît en effet que le projet Lebensborn ne se limita nullement à être un simple instrument d'assouvissement de pulsions vulgairement charnelles. Pour cela, il eut en effet fallu que l'idéologie national-socialiste, que le fantasme hitlérien et himmlérien, laisse une quelconque place à la notion de plaisir et de bien-être. Il n'en était rien. Le nazisme n'ayant jamais été autre chose qu'une négation de l'individualité et du plaisir de vivre, le Lebensborn, lui, ne pouvait se présenter autrement que comme un outil multi-usage de distorsion de la réalité. C'est ainsi qu'il s'appliqua, dans un premier temps, à optimiser la fécondité de la femme allemande au détriment des vieux conservatismes chrétiens l’entravant. Ce primo objectif fut en lui-même la source du parfum de scandale entourant l'institution. Surtout que les lieux d’accueil pour les futures mères furent alors conçus comme des forteresses en permanence gardées par des cerbères de noir vêtus.
Mais là ne se limita pas l’œuvre himmlérienne. Ivre de puissance et désireux de bouleverser l'organisation ethnique de l'Europe, l'homme placé à la tête du super-complexe germanique intensifia et diversifia les missions de son organe de gestion des populations. C'est ainsi que les familles polonaises, alsaciennes, yougoslaves, roumaines ou autres, devinrent les jouets des nouveaux maîtres qu'un sort cruel venait de leur désigner. Avides de chair fraîche destinée à revitaliser leur propre sang, les SS firent donc sélection de matériel humain : les bons petits blonds et blondes d'un côté, les esclaves en puissance de l'autre. Il va s'en dire que des dizaines de milliers de ces-derniers, témoins gênants, ne pouvaient être laissés en vie et furent donc éliminés.
Le sort des sélectionnés ne fut pas pour autant enviable. La plupart, trop vieux, eurent à subir une violente rééducation. Les autres se virent "donnés" à de bonnes familles national-socialistes désireuses d'offrir un futur combattant à leur bien-aimé Führer. La plupart perdirent au passage une partie de leur identité, de leur culture et de réels liens affectifs unissant parents naturels et enfants. Au point qu'après la guerre, beaucoup refusèrent de récupérer leur identité primitive.
Ainsi donc le fantasme nazi continue, aujourd'hui encore, à perpétuer les effets du venin qu'il distilla à l'ensemble de l'humanité durant à peine une décennie. C'est essentiellement pour cette raison que le minutieux effort d'investigation mené par les historiens détectives, et en particulier celui de Marc Hillel, demeurent non seulement légitimes mais aussi évidemment nécessaires.