Hervé Savon, "Du cannibalisme au génocide"
- "Du cannibalisme au génocide", Hervé Savon, édition Hachette-Littérature, collection Guerre et Paix (1972).
Un lien existerait entre cannibalisme et génocide. C'est du moins ce que laisse entendre le titre de cet ouvrage. Cette sombre relation, décrite comme symbiotique, entre deux pratiques humaines incontestablement barbares peut, à la réflexion, paraître naturelle. Toutes deux portent en effet en elles les germes d'une intense pulsion de destruction, celle qui pousse l'homme conquérant à éradiquer toute menace, y compris celle émanant d'êtres en tous points semblables à lui-même. Ainsi donc, partant de ce postulat exposé dès le premier chapitre, Hervé Savon s'applique par la suite à caractériser les diverses formes de génocides, des plus naturellement explicables (sic) à celui qui occupe apparemment une place à part dans son esprit, autrement dit la Shoah. C'est ce qui explique l'apparente gradation du pire vers l'horreur qui structure l'analyse : "Substitution", "Dévastations", "Éliminations"... Tels se présentent à nos yeux ses grands axes.
Les invasions germaniques de la fin de l'Antiquité, l'éradication des peuples amérindiens depuis le XVIe siècle, la disparition des Boshimans en Afrique centrale, seraient dans cette optique des exemples de pré-génocides en ce qu'ils ont concouru à la "substitution" d'un peuple fort à un peuple faible. Il n'y aurait là en définitive que la manifestation d'une loi naturelle s'imposant à tous, en toutes circonstances. Cette légitimation de la tentation génocidaire du fait de son universel usage peut à la réflexion paraître plus que contestable. Car "je" peux ainsi être fondé à "éliminer" tout voisin gênant sans encourir la moindre condamnation morale, et encore moins judiciaire. L'accepter reviendrait ainsi à régresser dans l'ordre de la civilisation. La forme suivante de génocide se trouve, elle, définie comme de "dévastation". Elle concerne de nombreux exemples : le massacre de Jérusalem à l'occasion de la première Croisade, le dépeuplement du Samnium en Italie du Nord par les Romains, la politique impitoyable menée par les souverains assyriens, mésopotamiens, babyloniens ou hittites à l'égard de leurs voisins... Les cas ne manquent apparemment pas. A la lecture, il s'agirait ici de la matérialisation, certes barbare, d'une volonté progressiste de regroupement de divers peuples au sein d'une seule et même structure politique. Ou, au pire, la manifestation d'un conflit interne de nature religieuse qui dégénère malheureusement en guerre civile dévastatrice. Une fois encore, l'explication paraît légère, voir dangereuse. Se jeter sur une contrée afin d'en prendre le contrôle devenant de ce fait une réalité politique incontournable. Exit donc les jugements des cours de justice internationales à l'encontre des génocidaires yougoslaves, soudanais ou sierra-léonais. Il s'agissait seulement de conflits territoriaux ayant mal tourné...
Enfin demeure un objet d'étude constituant le modèle le plus achevé d'identification à un cannibalisme nihiliste : le génocide hitlérien, que seuls parviennent à égaler les massacres rwandais de 1962-1964 (rappelons que les événements de 1990 sont postérieurs à la parution du présent ouvrage) et l'élimination des chrétiens d'Algérie en 1962. Ce type de programme d'anéantissement étant ici qualifié de génocide "d'élimination". A ce stade, la boucle se trouve enfin bouclée. Le lien entre cannibalisme primitif et génocide industriel peut alors sembler révolutionner notre compréhension de la nature humaine. Tel un sophisme, il s'impose à nous... Sauf à considérer dès le départ que la correspondance entre les deux phénomènes est plus que douteuse.
Car comment lier une pratique primale, que la domestication du feu a presque éradiquée, sauf cas exceptionnels, et une pulsion pathologique mortifère s'étant emparée d'une société pourtant évoluée ? La réponse saute aux yeux : rien ne le permet vraiment. Dans un cas, il s'agit d'assurer une saine descendance en s'emparant spirituellement de la force d'un ennemi, pratique universellement condamnée dès lors que le progrès permet de se passer de ce genre de rituel. Dans l'autre, le crime serait bien plus assimilable au réflexe de jalousie d'un enfant qui ne peut supporter l'existence d'une concurrence dans la jouissance d'un bien. Ce qui est bien sûr "normal" au stade infantile, mais ne trouve qu'une justification névrotique quand la chose concerne l'ensemble d'une population mature.
En résumé et pour conclure, Hervé Savon se livre ici à une tentative de rationalisation et de hiérarchisation d'une horreur totalitaire débouchant presque inévitablement sur le génocide. Malheureusement, par là-même, il commet l'erreur de chercher un ancrage primal aux pires manifestations de la société moderne. Le passé n'est pas toujours source de tout. Le présent et le hasard, entre autres, ont inévitablement leur part dans la longue et pénible Histoire du genre humain. Il conviendrait peut-être de ne pas trop l'oublier.