Léon Goldensohn, "Les entretiens de Nuremberg"
- « Les entretiens de Nuremberg », Léon Goldensohn, éditions Flammarion, collection Champs histoire.
Ce recueil constitue indéniablement un jalon important dans la compréhension de ce que fut le régime national-socialiste. Justement parce qu'il s'attache à analyser le discours justificateur des participants de ce dernier sous un angle non pas historique mais psychologique, voir psychiatrique. S'il est indéniable que le classement quelque peu arbitraire qui préside à la présentation de chaque cas, cette curieuse distinction entre caciques accusés du procès de Nuremberg et simple témoins, autres dignitaires qui bien souvent seront jugés et condamnés plus tard par des juridictions nationales, apparaît contestable, il n'en demeure pas moins que son analyse se révèle riche en enseignements. Car les cas sont multiples et variés, aucune tendance perverse n'étant en général décelable. Ce qui fait qu'il n'est pas actuellement envisageable de dresser un portrait-type du criminel nazi de haut niveau hiérarchique.
En effet, hormis quelques cas pathologiques comme Ley (alcoolique) et Streicher (paranoïaque), le seul paradigme commun à ces hommes, dont aucun n'apparaît comme le monstre que l'opinion publique voudrait qu'il soit, se résume à un conformisme culturel les incitant à toujours respecter l'autorité supérieure, y compris quand il s'agit de juges désignés par l'ennemi, qui se trouve paradoxalement combiné à une farouche volonté de parvenir au sommet du pouvoir ou de détenir au minimum une part non-négligeable de ce dernier. Constat qui explicite leur empressement à mettre en œuvre les oukases les plus iniques du premier d'entre eux mais aussi leurs perpétuels affrontements et intrigues, tous voués à la conquête de compétences nouvelles.
C'est donc sous le signe d'un darwinisme social et politique exacerbé que les chefs de l'Allemagne s'expliquent face au tribunal de l'Histoire. Peu se rendent réellement compte de leur bassesse, de leur servilité et de leur responsabilité réelle dans la tragédie qui affecta le monde entier. Encore prisonniers de leur personnage d'honnête patriote trompé sur la nature même du régime qu'il servait et à présent uniquement préoccupé du salut de la nation pour laquelle il prétend avoir consacré son existence, ces metteurs en scène de leur propre histoire en oublient l'essentiel. A savoir qu'ils ont abandonné toute morale, toute humanité, toute tolérance envers l'autre dans le seul but d'être idolâtrés, encensés, gavés même de biens et d'honneurs. Que, demain, si l'Histoire et leur peuple retiendront leur nom, ce n'est pas avec admiration, mais avec un profond effroi ! Que personne n'osera jamais leur élever de statue, ni dresser leur éloge sans se voir exclu de la communauté humaine !
Là réside l'intérêt principal de l’œuvre produite par Léon Goldensohn, ce psychiatre anonyme que l'Histoire à propulsé au premier rang, et présentée par Robert Gellately. Elle nous donne en effet à voir à quel point l'aliénation totalitaire affecte l'individu et le transforme sans même qu'il n'en prenne conscience. Car c'est au sein même de cette étude que s'offre à la découverte les processus mentaux les plus intimes ayant présidé, sur une génération toute entière, à la participation active à un ordre politique et culturel exclusivement destiné à satisfaire l'affect pervers d'un déclassé psychologiquement déséquilibré.