Christian Ingrao, "Les chasseurs noirs - La brigade Dirlewanger"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Les-chasseurs-noirs.jpg- « Les chasseurs noirs, la brigade Dirlewanger », Christian Ingrao, collection Tempus, éditions Perrin.

 

Braconner. Chasser sur des terres ne nous appartenant pas. Être dans l'illégalité et craindre en permanence les représailles de l'autorité publique. Mais aussi vivre selon des valeurs naturelles véritables, sentir le vent, lire dans les broussailles et les taillis, voir les signes dans le ciel qui annoncent l'orage ou le soleil... Tels étaient à l'origine les hommes intégrés à la tristement célèbre brigade Dirlewanger. Des déclassés volontaires, des réprouvés hostiles à la civilisation urbaine et à ses machines assourdissantes, des hommes des bois traquant le gibier pour survivre. Plus tard viendront les autres, SS indociles, déserteurs désabusés, conscrits forcés... Un aréopage bigarré, sans foi, ni loi, si ce n'est un profond respect pour son chef, ce reitre professionnel que le XXe siècle et son modernisme ont à peine réussi à dégrossir, en faisant un marginal toujours en quête de fer et de sang. Guerre de 14-18, corps francs, batailles de rues dans les phalanges nazies, et enfin front de l'Est... Telles furent les étapes d'une vie entièrement consacrée à la lutte.

Fort de ce pedigree plus qu'honorable dans le contexte de l'Allemagne hitlérienne, Oscar Dirlewanger aurait logiquement dû être appelé à des prestigieuses fonctions et figurer parmi les hommes les plus puissants de son temps. Mais il n'en fut rien. Car l'homme, s'il savait prouver sa valeur sur le champ de bataille et subjuguer l'ensemble des hommes placés sous son commandement, enchaîna condamnations pénales et déboires de toutes sortes ; ce qui eut pour effet de l'exclure à jamais du devant de la scène ! Mais le spécialiste du métier des armes et du commandement des hommes pouvait néanmoins se révéler très utile au régime. Car ce ne serait jamais lui qui poserait des questions et discuterait les ordres donnés, y compris quand il s'agirait d'assassiner des innocents, femmes, enfants et vieillards confondus.

Christian Ingrao fait ici œuvre d'historien en nous dépeignant ce que fut cette meute indocile lâchée sur des territoires destinés à une future colonisation germanique. Car il ne s'attache pas seulement à nous narrer la barbare et sanglante odyssée biélorusse, ukrainienne et polonaise de ces hommes à l'humanité perdue, ce qui en soi constitue déjà une gageure. Bien plus, il s'applique à démonter pièce par pièce le mécanisme de cette machine infernale détruisant tout sur son passage, telle une nuée de sauterelles affamées. D'abord et avant tout les techniques de chasse qu'elle utilisait, cette « guerre cynégétique » essentiellement menée contre les partisans ou contre de pauvres villages pris dans ses rets. Puis l'évolution perceptible de ses tactiques lorsque le contexte change et qu'il s'agit de contrer une insurrection urbaine, celle de Varsovie, bien plus dangereuse et couteuse en hommes. Phénomène qui ne manque pas d'induire une profonde évolution du profil de l'unité. Enfin et surtout, l'influence qu'exerça manifestement le condottiere Dirlewanger sur des hommes en quête de butin facile et de ripailles médiévales, et même les méandres de sa destinée dans l'Allemagne de l'après avril 1945.

Livre fortement documenté, l’œuvre de Christian Ingrao ne nous laisse pas pour autant indifférent. Elle nous confronte aux massacres, tueries de masse et exécutions que menèrent ces hommes devenus loups pour le plus grand profit d'une vision délirante du monde, ce qui ne saurait laisser indemne. D'autant que beaucoup d'entre eux n'eurent jamais à payer pour leurs crimes abominables. Dans un tel contexte, qu'est-ce que peut bien signifier le mot justice ? La question ne cesse de nous tourmenter. Néanmoins, il faut remercier l'historien de nous accompagner dans ce questionnement qui, en définitive, à la vertu de nous immuniser contre le fanatisme et l'intolérance.

Pourvu qu'il n'existe jamais plus de Dirlewanger... C'est le fragile espoir que nous partageons tous avec Christian Ingrao.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article