Pierre Milza et Serge Berstein, "Le fascisme italien, 1919-1945"

Publié le par comprendreletotalitarisme

 

Le fascisme italien

 

- "Le fascisme italien, 1919-1945", Pierre Milza et Serge Berstein, édition du Seuil, collection Points Histoire.

 

Le fascisme italien se trouve souvent relégué à l'arrière-plan d'un contexte totalitaire dont les analyses demeurent dominées par l'étude des phénomènes hitlérien et stalinien. Notre mémoire historique est ainsi conçue qu'elle tend à le considérer avant tout comme un appendice, un satellite sans volonté propre, de l'Allemagne nazie. Cela n'a pourtant pas été le cas avant la période finale des années 1939-1945, sachant que Mussolini et ses sbires prirent le pouvoir en 1923, soit plus de seize longues années auparavant. C'est oublier aussi le fait que le mussolinisme peut aisément se voir attribué le statut de précurseur, voir d'inspirateur, des autres expériences totalitaires en ce qu'il les précède historiquement et idéologiquement (à moins de considérer le totalitarisme soviétique comme installé en Russie dès 1919 ou d'opérer une distinction entre fascisme "de Gauche" et fascisme "de Droite").

Cet ensemble de constatations amène fatalement à renouveler l'intérêt du public et des chercheurs pour la thématique fasciste, ce primo-totalitarisme européen aux manifestations si singulières. Dans cette optique, la lecture de l'ouvrage collaboratif de Pierre Milza et de Serge Berstein, et la réflexion analytique qui lui succède, se révèlent riches en enseignements. Car, ne dédaignant pas la narration strictement chronologique des faits, ils s'appliquent constamment à dresser un inventaire synthétique de ce que représenta la période du "ventennio" pour l'Italie moderne, et même pour l'ensemble du continent européen. Ainsi se trouve brillamment évité l'écueil rencontré par la plupart des ouvrages strictement centrés sur la retransmission de l'enchaînement des événements ou sur l'action personnelle de tel personnage historique mis arbitrairement en avant. C'est-à-dire une incontestable lourdeur, voir une quasi-illisibilité, noyant le lecteur profane sous une marée de prises de position d'une multitude de protagonistes dont l'appartenance politique et la stratégie ne lui apparaissent pas aussi clairement qu'au rédacteur, forcément bien plus érudit que lui.

Les deux historiens font donc ici œuvre pédagogique, et y réussissent plutôt bien. Cependant cela ne saurait suffire. Il est tout autant nécessaire, pour que le contenu corresponde à l'annonce du titre de l'ouvrage, d'offrir une juste représentation de l'action du mouvement politique que l'on se prépare à étudier. A ce niveau encore, Pierre Milza et Serge Berstein n'ont pas faillis. En effet, chaque période ou orientation politique du fascisme, et partant de la société italienne de l'époque dans son ensemble, nous apparaît clairement mis en lumière, qu'il s'agisse de la phase "squadriste" fondatrice, de la parenthèse officiellement "corporatiste", ou surtout du triomphe de la vision radicalement totalitaire impulsée par une malsaine concurrence vis-à-vis du modèle hitlérien. Ce dernier demeurant, en dépit des constants efforts mussoliniens, une version bien plus aboutie, et partant mortifère du nihilisme fasciste.

Demeure, en fin de compte, le questionnement relatif à la nature du totalitarisme fasciste italien. Là aussi, les deux auteurs ne manquent pas de livrer leur vision interprétative. Le fascisme mussolinien serait, en dernière analyse, "une tentative d'adaptation rapide à une économie en pleine mutation". Si cette définition ne peut être contestée, elle semble à tout prendre assez incomplète en ce qu'elle considère cette manifestation totalitaire comme un simple "effort d'intégration des masses, par leur enrégimentement et leur mobilisation permanente au service d'un cadre politique conforme aux vœux des classes moyennes et des milieux dirigeants". Car il s'avère déjà assez facile de répliquer que nombre d'ouvriers, de paysans et de chômeurs participèrent activement du fascisme, et ce tout au long de la période, avec pour motivation première l'accroissement du statut social de leur classe, et non en fonction des intérêts de l'élite dirigeante. Qu'ils aient été au final instrumentalisés ne réfutant en rien le fait que le fascisme leur soit apparu, à la suite de la pauvre victoire de 1918, comme une solution viable, voir une idéologie méritante.

Ne faudrait-il donc pas plutôt voir dans l'épisode totalitaire transalpin un symptôme de profonde immaturité politique, économique et culturelle affectant l'ensemble de la société italienne de l'après-Première Guerre mondiale ? Réfugiées dans une crispation conservatrice rétrograde, fragilisées par la nouvelle donne consécutives aux progrès du XXe siècle triomphant, les traditionnelles élites, alliées aux classes montantes issues du "Risorgimiento", si elles s'appliquèrent en effet à contrôler des masses susceptibles d'adhérer au marxisme révolutionnaire de type stalinien, n'en sacrifièrent pas moins leurs intérêts à long terme au mythe fasciste. Et donc à l'immaturité perverse d'une stratégie politique redéfinissant la société sous l'angle exclusivement passéiste impulsé par une idéologie dès l'origine gangrenée par une volonté psychotique de puissance, de domination et de gloire.

En ce sens, il semble que la dernière conclusion des auteurs doivent être précisée. Il n'en demeure pas moins que leur effort de compréhension et d'éclairage de ce qu'a été le fascisme italien trouve ici une brillante concrétisation dont il demeure indispensable de prendre connaissance, voir de s'imprégner.

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