William L. Shirer, "Les années du cauchemar"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Les années du cauchemar- « Les années du cauchemar », William L. Shirer, éditions Texto, collection Le goût de l'histoire.

 

William L. Shirer. A l'heure de la surabondance des images audiovisuelles et de l'information multimédia, ce nom se perd dans les brumes de la préhistoire du journalisme. Pourtant, il fut un pionnier du genre radiophonique et réalisa même la première émission transatlantique en émettant à partir du Reich allemand. A ce titre, l'homme mérite une place non-négligeable dans la grande aventure que représenta la naissance et la diffusion de la presse moderne. Cependant, là ne se limite pas sa contribution à l'histoire humaine. En effet, il fut aussi un de ces anglo-saxons qui assistèrent à la montée de l'idéologie national-socialiste et à l'établissement d'une société totalitaire. Partisan avoué du modèle démocratique, le journaliste Shirer nous permet donc de le suivre au long cours dans ce que fut sa vie d'étranger au Reich, qui plus est membre d'une organisation d'information échappant au contrôle des organes de propagande officiels de l'état nazi. De ce fait, son témoignage demeure essentiel, tout d'abord et avant tout, en ce qu'il nous donne à voir les méthodes déployés par une administration entièrement vouée à la neutralisation de la parole dissidente. Ces dernières, savant mélange de subtiles coercitions, de menaces voilées ou d'interdictions plus ou moins formelles et appuyées, accompagnèrent, il est vrai, le périple de cet individu encore et toujours réfractaire à la contamination idéologique hitlérienne.

Plus intéressant encore, William L. Shirer, américain quelque peu déphasé par rapport au vieil esprit européen, appartint néanmoins au groupe très restreint des personnalités qui perçurent immédiatement les potentialités maléfiques du régime politique en germination au sein de l'espace germanique au cours des années 30. C'est probablement la raison pour laquelle il s'en fait ici un des chroniqueurs tardifs, quoi que sans concession vis-à-vis de ce que fut l'époque.

A ce niveau de l'appréciation de l'ouvrage, il ne faut surtout pas se méprendre. Il s'agit ici de mémoires, et non d'un journal intime rédigé au jour le jour en fonction de l'actualité ou des événements ayant émaillé la vie personnelle de son rédacteur (ce dernier étant paru sous un autre titre). En ce sens, elles permettent une réelle confrontation avec une analyse empirique de l'Allemagne national-socialiste bien plus réfléchie et raisonnée que s'il s'était agi d'une rédaction « à chaud ». Cette prise de distance par rapport au vécu quotidien se révèle en fin de compte doublement bénéfique. Car, si elle contribue à éclairer le simple néophyte sur ce qu'à pu être la fiction sociétale totalitaire développée par un ministère de la propagande omniscient, elle autorise, presque dans le même mouvement, l'historien à murir sa propre réflexion personnelle à la lumière de faits, d'actes et d'analyse émanant d'un témoin à la position si particulière qu'il en devient une source incontournable pour qui veut comprendre les principes fondateurs, comme les plus infimes manifestations quotidiennes, de la promotion d'une réalité nationale profondément perverse, et dont l'aboutissement apocalyptique s'imposa finalement à un peuple ayant consenti le cœur léger à renier les valeurs d'humanité et de tolérance portées par la démocratie.

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