Secrétariat d'état aux anciens combattants, "30e anniversaire de la libération des camps de déportation"
- "1945-1975, Trentième anniversaire de la libération des camps de déportation", Secrétariat d'état aux anciens combattants, édition de la République française.
L'édition de ce petit opuscule est venue en commémoration du trentième anniversaire de la libération des camps nazis. Promu par l'État républicain, il tend manifestement à faire œuvre pédagogique et à contribuer par ce biais au nécessaire devoir de mémoire, notion très officielle depuis inscrite au programme de l'Éducation Nationale en enseignement d'Histoire ou/et d'Éducation Civique (quelle que soit par ailleurs sa dénomination "officielle" : Instruction Civique, E.C.J.S ou autre...).
A un premier stade de l'analyse, c'est ce côté didactique et informatif qui saute aux yeux. Chaque camp s'y trouve classé en fonction de sa date de mise en service, le tout au sein d'une succession de fiches informatives. Dachau inaugure donc tout naturellement le macabre inventaire, suivi de Sachsenhausen (Orianenburg), Buchenwald, Flossenburg, Mauthausen, Neuengamme, Ravensbruck, Auschwitz et de quelques autres, sûrement considérés comme de moindre importance dans l'horreur. Chaque descriptif synthétique y apparaît lui-même subdivisé en plusieurs volets : date de fondation et de libération, effectif approximatif de la population internée, liste des principaux "kommandos" affectés en dépendance au camp principal, chronologie des événements majeurs survenus durant la période d'activité... L'ensemble se voit agrémenté de photographies montrant les camps en pleine activité ou lors de leur libération, d'une carte de l'Europe concentrationnaire, d'une sommaire bibliographie et enfin de deux textes : l'un à caractère explicatif et titré "l'univers concentrationnaire", l'autre faisant office de préface sous la plume du Secrétaire d'état aux anciens combattants de l'époque (1975), André Bord. Enfin, en conclusion, s'offre au lecteur un "message des déportés à la nation...".
Dans un effort d'analyse plus profond, par delà l'aspect purement pédagogique de l'ouvrage, ce dernier apparaît finalement très révélateur de l'état d'esprit hexagonal de l'époque. Non pas celui qui prévalut durant le conflit, mais bien plutôt celui qui dominait au moment de la rédaction même de l'opuscule, soit trois décennies plus tard. Ce dernier se révèle malheureusement exclusivement axé sur le sort réservé et sur les souffrances endurées par les ressortissants français. En effet, l'ensemble des informations dispensées, le souci même du ministre au sein de son allocution introductive, les concernent avant tout, eux qui furent injustement amenés à souffrir sous la botte nazie. A aucun moment une distinction ne se trouve donc opérée entre eux, même si l'on mentionne bien évidemment la volonté génocidaire et la vision racialiste des nazis, données dont souffrirent au premier chef juifs et tziganes. En somme, les Français y sont tous présentés comme les victimes d'une barbarie en fin de compte orientée contre eux pour ce qu'ils étaient, les nationaux d'un pays traditionnellement ennemi.
Hors, ce ne fut pas le cas. S'il est incontestable que nombre de nos concitoyens souffrirent de la persécution nazie, ils ne le furent pas tout au même titre, pour les même raisons et selon les mêmes modalités. Car, la Résistance pouvait conduire au camp, au peloton d'exécution ou pire... Mais, en aucun cas, ces individus aux choix courageux n'encourraient l'ire exterminatrice des vainqueurs de la veille. Du moins pas encore, étant bien entendu que leur tour finirait par venir une fois juifs, tziganes, polonais, soviétiques et "untermenschen" de tous bord réduits à néant.
Il ressort de cet état de fait que le nouveau régime républicain à l’œuvre aux travers de cette publication poursuit un double objectif. Premièrement, encourager le cheminement de l'idée selon laquelle le peuple français aurait globalement été la victime d'une barbarie dirigée contre lui en raison même de son incapacité à tolérer et l'occupant, et la défaite. Ce qui n'est pas faux, mais a tout de même le fâcheux inconvénient de globaliser une situation pourtant bien plus hétérogène. Nombre de compatriotes ayant plutôt fait le choix de collaborer ou, au mieux, de s'en tenir à un prudent pétainisme de circonstance. Dans un élan parallèle, qui constitue un second objectif visible, cet État encore politiquement fragilisé face à l'agressivité d'un ogre soviétique à peine sorti du stalinisme, qui s'est aussi reconstitué économiquement avec l'appui intéressé des cousins américains, ne saurait tolérer de ferments de désunion, ni que se poursuive éternellement une chasse aux "collabos" susceptible de remettre par exemple en cause certains cadres indispensables, autrefois compromis dans la Révolution Nationale impulsée par les collaborationnistes. Souci légitime pour une société en voie de réconciliation. Pour autant, doit-on globaliser et, de ce fait même, s'éloigner de la vérité historique ? La réponse ne peut qu'être négative. Car toute manœuvre de torsion de la réalité à des fins politiciennes porte en elle-même les germes de conflits futurs, le négationnisme le plus grossier pouvant aujourd'hui se voir interprété comme une manifestation tardive de cette carence éducationnelle, elle-même portée par un désir confus de ne pas endosser une quelconque culpabilité nationale.
Malgré tout, il ne faut pas non plus se montrer trop sévère dans l'appréciation de l'ouvrage. Son caractère pédagogique, son ancienneté et la proximité temporelle des événements, en un temps où la recherche historique n'était pas, et de loin s'en faut, ce qu'elle est aujourd'hui, plaide en faveur d'une certaine modération. Certes, l'ensemble manque cruellement de clarté synthétique, notamment en ce qu'il mélange sans grand discernement camps de concentration et d'extermination, mais aussi du fait de certains oublis regrettables, par exemple celui du camp de Belzec. Cependant, il témoigne d'un premier effort didactique tendant à impulser la préservation d'une mémoire historique profondément douloureuse pour le corps national tout entier. Que l'on soit fils de résistant, enfant de collabo ou, ce qui constitue probablement le cas majoritaire, issu d'une famille ayant opté pour un attentisme oscillant entre résignation et besoin de revanche, ce patrimoine culturel de souffrance et de fierté, mais aussi de bassesse et de criminalité aveugle, nous concerne et doit nous donner à réfléchir. C'est ce que s'attache à faire comprendre cet opuscule sommaire. Dans cette optique, sa lecture ne peut que se révéler porteuse de sens. Surtout si elle incite le citoyen-lecteur profane à chercher à en savoir plus, et surtout mieux.