Raoul Hilberg, "Exécuteurs, victimes, témoins - La catastrophe juive"
- « Exécuteurs, victimes et témoins – La catastrophe juive (1933-1945) », Raoul Hilberg, éditions Folio, collection Histoire.
« Le jour où les Allemands entrèrent dans un petit ghetto et alignèrent les Juifs, une fillette demanda à sa mère : « Maman, pourquoi m'as-tu fait mettre ma robe du Shabbat ? On nous emmène pour nous fusiller. » L'exécution devait avoir lieu sur une hauteur, à trois kilomètres de là environ, et la mère, son enfant dans les bras, dut faire le trajet en courant derrière un camion déjà rempli de victimes. L'enfant se tenait près de la fosse à moitié pleine de cadavres : « Maman, dit-elle encore, pourquoi est-ce qu'on attend ? Il faut s'enfuir ! » Certains de ceux qui essayèrent de le faire furent immédiatement rattrapés et abattus séance tenante. Face à la fosse, la mère ne bougeait pas. Un Allemand s'approcha : « Je tire sur qui en premier ? » Comme elle gardait le silence, il lui arracha sa fille. L'enfant hurla et fut tuée net. »
Martyre. C'est le mot qui vient à l'esprit. Mais le subir revient à affirmer sa foi, sa croyance face aux autres, face au monde entier. Cette innocente fillette n'avait rien à revendiquer, si ce n'est le droit de vivre. Horreur alors. Barbarie. Infamie. Bassesse. Tout y passe, mais rien n'y suffit... Car aucun mot imaginé par l'Homme ne pourra jamais qualifier l'innommable folie meurtrière dont furent victimes tant et tant d'êtres humains. Tout au plus est-il envisageable d'en analyser les méthodes et d'en conceptualiser l'essence par le biais d'un minutieux effort d'investigation ; et c'est justement la tâche à laquelle s'est attelé l'historien Raoul Hilberg.
Universellement reconnu pour ses travaux, notamment pour sa monumentale « Destruction des Juifs d'Europe », il nous livre, au sein de cette nouvelle étude, une approche méthodologique originale en ce qu'elle compartimente l'analyse en blocs conceptuels, tous indépendants les uns des autres. Comme son intitulé le laisse deviner, il s'agit ici, non pas d'interpréter le génocide au gré de points de vues divergents, mais bien de restituer dans toute sa finesse une réalité mettant aux prises divers groupes humains, institutions et structures politiques engagés dans la matérialisation d'un projet démentiel d'éradication industrielle du vivant. Objectif qui conduit inévitablement à se confronter au pire. Aux « anecdotes » de l'horreur comme aux chiffres bruts énonçant les centaines et les milliers d'« unités » menées à l'abattoir. A l'arrogance des bourreaux comme à la tranquille assurance des techniciens. A la perverse barbarie des simples exécutants comme à l'éloignement souverain des sphères dirigeantes allemandes.
Pourtant, plus important encore, l’œuvre nous met intimement en contact avec les étapes du lent mais irrémédiable avilissement de millions d'individus. Elle nous donne donc aussi à voir une humanité exemplaire, celle de tout un peuple de gens simples et droits qui, face au désespoir et à l'imminence d'une destruction programmée, ne s'en montrèrent que plus humains. Qu'ils aient choisi de fuir ou d'endurer face à la pire persécution de l'histoire de l'humanité, qu'ils se soient fourvoyés en tentant de sauver les leurs ou bien opposés de toutes leurs maigres forces à la noirceur des nazis, l'histoire de la plupart d'entre eux, celle que livre Raoul Hilberg, demeure un immense champ d'étude et de réflexion que nous avons le devoir de cultiver. Encore et toujours.