Albert Speer, "Au coeur du Troisième Reich"

Publié le par comprendreletotalitarisme

Au coeur du Troisième Reich

 

- "Au cœur du Troisième Reich", Albert Speer, édition Arthème Fayard, collection Pluriel.

 

Albert Speer. A bien des égards, l'homme demeure une énigme. Seul de tous les dignitaires nazis, il a osé se remettre en question et jauger de ses propres actes en fonction de critères humanistes dont le régime qu'il représentait n'a jamais fait grand cas. A ce titre, il apparaît non seulement légitime, mais aussi grandement instructif, de s'interroger sur la personnalité Speer. Qui était-il ? Pourquoi s'est-il engagé en politique ? Quelle fut son action ? Quel fut surtout son état d'esprit pendant et après la période hitlérienne ?

Cet ouvrage, qui est tout sauf une autobiographie (genre dont est plus proche son "Journal de Spandau"), permet justement de lever le voile sur l'individu, sur l'architecte, sur le ministre, et en définitive sur l'arriviste qu'il reconnaît implicitement avoir été. L'homme y tente surtout de comprendre et d'expliciter le pourquoi du comment de son intégration au régime totalitaire national-socialiste, lui que rien ne prédestinait vraiment à un tel engagement, si ce n'est la profonde crise morale, économique et politique que traversa son pays alors qu'il n'était encore qu'un adolescent ou un jeune adulte à l'avenir nullement assuré. Il est vrai qu'il n'échappe pas à l'occasion à la tentation justificatrice dont nombre de ses contemporains impliqués usèrent, eux, sans modération. Cependant, il ne tombe jamais dans la négation de l'évidence en reconnaissant d'emblée, qu'arriviste à l'extrême, il n'avait pas voulu voir. Promu au rang d'artiste officiel du Reich et donc porteur privilégié des projets mégalomaniaques de son maître, ministre tout-puissant en charge de la production de guerre et de l'organisation industrielle à partir du début 1943, dirigeant de l'organisation et successeur de Todt, les titres et les occasions de s'inscrire dans la logique totalitaire ne lui manquèrent pourtant pas. Et il faut bien reconnaître que c'est presque par miracle qu'il échappa à la corde au procès de Nuremberg. D'autres que lui, tout autant impliqués dans l'exploitation sans vergogne d'une main-d’œuvre réduite en esclavage, mais aussi plus fanatiquement nazis, tel Fritz Sauckel, n'eurent pas cette chance.

La conscience de ce privilège, vécu comme une possibilité inespérée de s'amender et de réintégrer le monde civilisé, le conduisit en définitive à faire œuvre sincère d'introspection. A revisiter la nature des rapports d'admiration, de respect et de sympathie qu'il entretint avec le leader charismatique allemand, et ce pendant la plus grande partie de la période. A s'interroger sur ce qui l'empêcha de prendre la mesure de l'ampleur de la perversité de la doctrine qu'il servit sans états d'âme. A ce titre, son essai d'interprétation ne peut simplement être considéré comme la rhétorique d'un coupable en puissance, criminel de surcroît. Ce qu'il fut, la chose est indéniable. Mais les bouleversements, impulsés dans la dernière phase de l'existence de l'État national-socialiste, celle porteuse du processus paroxystique de destruction systématique que durent endurer tous les Allemands, ne le laissèrent pas indemne. En le débarrassant soudainement de l'embourgeoisement galopant qu'avaient connu les élites dirigeantes promues à la suite de l'arrivée au pouvoir du démagogue Hitler, ils le placèrent devant une réalité qu'aucun de ses complices n'eut la force d'âme de regarder en face. En cela se résume le mérite de l'homme Albert Speer, par delà ce qui peut lui être judiciairement et politiquement reproché.

De par cette attitude courageuse qu'il faut porter à son crédit, il vient en effet contribuer à infirmer l'argumentaire déployé par les négationnistes, dont ses coaccusés de Nuremberg peuvent être considérés comme les précurseurs. Mais, de plus, sa réflexion sans concession autorise une visite de l'intérieur du phénomène totalitaire hitlérien. En fournissant une multitude de détails, d'anecdotes et de faits précis, souvent accompagnés d'interprétations personnelles pouvant se révéler pertinentes à l'extrême, Albert Speer laisse derrière lui un héritage moins malsain qu'il aurait pu l'être s'il avait été condamné à mort. En ce sens, la clémence des juges trouve une première et puissante justification. D'autant que l'homme libéré ne fit plus tellement parler de lui, si ce n'est en livrant au monde, à présent débarrassé de la folie totalitaire dont il fut complice, des éléments de compréhension non négligeables.

A ce titre, "Au cœur du Troisième Reich", témoignage d'un homme désabusé et comme honteux de l'immaturité politique qui le porta durant des années, se révèle être un ouvrage incontournable à qui veut appréhender le totalitarisme dans son essence, ainsi que dans ses manifestations les plus intimes. Pour le confirmer, il suffit de prendre conscience du nombre de récurrences et de citations de l'ouvrage au sein des monographies consacrées à tel ou tel aspect de l'expérience totalitaire nazie. Très nombreuses et variées, elles viennent confirmer tout l'intérêt qu'il convient encore de porter à l'analyse produite par un Albert Speer repenti.

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Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.21- THÉORÈME des POUVOIRS. - Le pouvoir une folie ?
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