Pierre Milza, "De Versailles à Berlin"
- "De Versailles à Berlin, 1919-1945", Pierre Milza, édition Masson, collection Histoire Contemporaine Générale.
A bien des égards, le premier vingtième siècle européen demeure une énigme pour les esprits contemporains que nous ne pouvons cesser d'être. Habitués aux règles démocratiques, à la recherche permanente de la prospérité économique tout autant qu'à un libéralisme porteur d'une indéniable mondialisation culturelle, cette période de rivalités, de conflits, de terreur, et en définitive de désespérance, nous apparaît ainsi irrémédiablement étrangère. Elle ne correspond plus vraiment à ce que la majorité d'entre les hommes vit au quotidien et, pour cet ensemble de raisons, a justement tendance à disparaître des écrans radar de la mémoire historique commune aux sociétés engendrées par l'après-guerre, notamment pour ce qui concerne les très jeunes générations, celles qui furent socialement modelées par un environnement politique généralement apaisé.
Cette période, si proche historiquement, mais aussi si lointaine mémorialement parlant, comme nous venons de l'exposer, ne cesse pour autant d'inspirer curiosité et même parfois un vif intérêt populaire (il faut par exemple penser ici à la diffusion de la série « Apocalypse » sur France 2). Et c'est précisément dans ce cadre qu'il est nécessaire de replacer la publication de l'ouvrage de Pierre Milza. Datant quelque peu (1979), il témoigne en effet d'un méritoire effort de vulgarisation à destination de ceux qui se trouvaient alors en demande de précisions chronologiques, voir d'interprétations historiques. Malheureusement, l'exposé ressemble parfois trop à un cours magistral récapitulant des situations d'ensemble, celle de telle ou telle nation, celle de tel groupe de nations, de telle période réduite... ; l'analyse plus profonde demeurant, elle, à la charge du lecteur. Toutefois, là réside certainement la faille de nombreuses productions savantes à vocation généraliste, ce qui finalement ne s'avère pas forcément rédhibitoire pour toutes.
De plus, celle de Pierre Milza portant sur le continent européen entre la conclusion du Traité de Versailles et le final berlinois du printemps 1945, peut supporter un tel handicap en ce qu'elle devient elle-même une source, un témoignage de ce que furent les premiers efforts hexagonaux d'appréhension du phénomène totalitaire et de ses funestes conséquences. A ce niveau, il faut tout de même reconnaître qu'elle se présente souvent sous la forme d'un condensé de la pensée d'une Gauche intellectuelle française longtemps séduite par le modèle marxiste et que, dès lors, il convient d'en tenir compte.
Ainsi donc, une certaine hésitation dans le propos y est notamment décelable au niveau de l'évaluation du régime soviétique sous domination stalinienne. Ce dernier avatar du marxisme ne pouvant en définitive qu'être tombé par erreur dans les pires excès du totalitarisme et, de ce fait, ne méritant pas d'être ravalé au même rang que la barbarie hitlérienne ou que le fascisme mussolinien, ces mouvements volontiers perçus comme les représentants exclusifs d'un méprisable conservatisme réactionnaire. En résumé, le mythe sanctificateur de la lutte des classes autoriserait la tolérance de certains excès, ce que ne permettrait sûrement pas la maléfique volonté d'imposer une société racialiste. S'il n'est, bien évidemment, pas souhaitable de remettre en cause la perversité d'une vision ethnicisée des rapports régissant les grands groupes humains, cela ne peut en aucun cas justifier l'élimination de « classes » entières sous prétexte de nuisance au corps social ou même d'édification d'un « monde meilleur », renoncement qui reviendrait, lui, à nous emprisonner de manière irréversible dans l'enfer du « meilleur des mondes ». D'ailleurs, probablement conscient de cet égarement interprétatif, l'auteur semble plus loin vouloir se montrer moins accommodant envers le stalinisme et ses pires excès exterminateurs, ces « goulags » dont Soljenitsine avait depuis longtemps décrit « l'archipel » si particulier d'îlots concentrationnaires. Du bout de la plume, l'historien français doit en conséquence se résoudre à admettre un probable futur ré-examen analytique des acquis, ce qui à la lecture des ouvrages postérieurs de l'auteur apparaît désormais chose faite ; certains courants historiographiques se révélant apparemment irrésistibles.
Pour conclure, s'il faut absolument conseiller la lecture d'un ouvrage de Pierre Milza, celui-ci peut sans risque se voir négligé au profit d'autres études menées par l'historien, à présent reconnu comme l'un des plus féconds spécialiste du fascisme et des phases successives qui le poussèrent invinciblement à opérer une radicalisation totalitaire (Pierre Milza et Serge Berstein, "Le fascisme italien, 1919-1945"). A moins justement que l'objectif du lecteur soit d'étudier la lente et patiente construction d'un savoir historique dégagé de toute influence d'ordre idéologique ou politique, cette sereine connaissance que beaucoup de grands noms, dont l'auteur présentement étudié, contribuèrent depuis à populariser.