Christopher R. Browning, "Des hommes ordinaires - Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne
- "Des hommes ordinaires, le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne", Christopher R. Browning, édition Tallandier, collection Texto-Le goût de l'Histoire.
Des hommes ordinaires. L'affirmation retourne. Elle révolte même. Ainsi donc, nous serions tous des tueurs de masse en puissance, rien ne nous différenciant en définitive des bourreaux du 101e bataillon de réserve de la police allemande, et par extension de tous ceux qui participèrent à un titre ou à un autre au programme d'extermination du judaïsme européen. Cette révélation, assénée dans le titre même du présent ouvrage, est bien évidemment difficile à accepter. Nous préférerions en effet nous percevoir sous les traits d'individus mesurés, ouverts sur l'autre et le monde qui les entoure, soucieux surtout d'évoluer au sein d'une société assez largement apaisée et tolérante quant aux particularités "dissonantes" de certains de nos congénères, voir de nous-mêmes. Mais cette conceptualisation n'est-elle pas utopique ? Le doute qui s'introduit ici, et détruit au passage un amour-propre collectif que nous avons patiemment constitué, ne peut, il est vrai, être accepté tel quel. Il doit être disséqué et contrarié, pesé et soupesé, réfléchi et étudié. Et c'est justement ce que l'historien anglo-saxon se propose de nous aider à effectuer. Dans un premier mouvement en nous présentant l'enchaînement des événements qui, inexorablement, transforma de paisibles habitants de Hambourg en tueurs de masse. Enfin au sein d'une réflexion plus globale portant sur les tenants et les aboutissants de l'implication d'allemands ordinaires dans ce qui demeure le plus grand crime de l'Histoire de l'humanité.
Encore et toujours tenaillés par ce terrible constat, nous commençons donc par suivre pas à pas la trajectoire des officiers et de certains membres de l'unité. Nous apprenons à les appréhender d'une manière différente. Autrement en tout cas qu'ils l'étaient auparavant, lorsque nous pensions n'avoir rien de commun avec eux. Au fil de leurs témoignages, ceux des membres du bataillon qui eurent à s'expliquer face à la justice de l'Allemagne démocratique des années 1960, nous découvrons le meilleur et le pire. Les enragés qui ne se perçoivent qu'en filigrane, tant la reconnaissance de leur sadisme les excluraient à jamais d'une communauté à présent expurgée de l'idéologie hitlérienne. Les tièdes surtout, l'énorme majorité des hommes, ceux qui s'exécutèrent par obligation mais rechignèrent à la besogne chaque fois que cela fut possible ou que l'autorité supérieure leur offrit des possibilités d'inaction. Enfin, les exceptions, ces moutons noirs très minoritaires qui, en dépit de l'isolement et de la perte de considération au sein du groupe que cela entraîna, récusèrent toute participation au génocide.
Cependant, découvrir ces hommes dans leur spécificité ne peut suffire. Encore faut-il dégager de cette masse de parcours individuels, et d'atrocités collectives, une réelle synthèse d'ensemble explicitant et surtout permettant de conceptualiser ce que fut ce processus, y compris dans l'évolution qui contribua à le transmuter, de premier essai brouillon d'élimination physique des individus composant un groupe social bien défini, en programme universel de meurtre industriel. A ce niveau, Christopher Browning se révèle à la hauteur de l'enjeu, quels que puissent être par ailleurs les critiques que son oeuvre continue à encourir. Car, à bien y réfléchir, son second axe d'analyse, bien plus global et synthétique, s'attache de manière évidente à contrer les objections que l'historien sait par avance devoir affronter. Sans compter la postface, ajoutée par la suite, et que l'auteur présente clairement comme une réponse à un détracteur bien ciblé, son confrère américain, Daniel Jonah Goldhagen. Car, il faut bien le reconnaître ici, la controverse quant à la perception de la portée du crime demeure, aujourd'hui encore, vivace. Daniel Goldhagen, et une bonne partie de la communauté scientifique avec lui, persévérant à considérer le génocide comme une conséquence naturelle de l'esprit allemand issu des XVIIIe et XIXe siècles, et notamment d'une mauvaise digestion des transformations successives qui bouleversèrent alors le genre humain (1789, 1848, 1929 et les révolutions industrielles, ainsi que la guerre mondiale et la défaite qui s'ensuivit pour les puissances centrales). Positionnement qui conduit à considérer l'Allemand de l'époque comme un monstre en puissance, quasiment criminel par nature. N'y aurait-il pas là une sorte de reproduction en négatif d'une "weltanschauung" (conception du monde) qui a déjà contribué à semer mort et destruction ?
C'est bien en opposition avec un tel modèle que s'inscrit la pensée de Christopher Browning et de ceux qui adhèrent à sa vision fonctionnaliste du génocide perpétré par l'Allemagne nationale-socialiste. Sur ce point précis, cette ambition de produire une analyse aussi fine que possible s'appuyant sur des méthodes d'études empruntées aux autres sciences sociales et de modérer dans le même temps nos conclusions accusatrices, la raison incite puissamment à prendre son parti. Néanmoins, en dépit de l'immense dette que nous devons à ce grand historien, il n'en demeure pas moins que son point de vue s'avère lui aussi critiquable, notamment en ce qu'il peut induire certaines dérives interprétatives. Notamment celle consistant à minorer l'implication du peuple germanique en tant que tel dans l'indicible et criminelle volonté de domination que portèrent les séides nazis. A la seule superstructure étatique serait de ce fait imputables les pires actes de barbarie, ainsi que la responsabilité pleine et entière du massacre. L'Allemand moyen n'aurait ainsi été qu'une victime, elle aussi soumise à l'arbitraire le plus cruel.
En définitive, s'il s'avère indéniable, dans un contexte de répression politique tout azimut, que la faute majeure des Allemands fut de demeurer insensibles et peu concernés par le tragique destin des juifs ou d'autres éléments dissidents, cela ne saurait constituer leur seul et unique tort. Il peut, au minimum, leur être tout autant reproché d'avoir toléré, voir encouragé, certaines formes de violence à l'égard de l'autre, et donc d'avoir à ce titre permis que les cadres mentaux génocidaires trouvent un espace d'expression public, ainsi qu'une puissante légitimation institutionnelle, politique et culturelle.
Quoi qu'il en soit, gageons pour conclure que Christopher R. Browning lui-même ne désavouerait pas totalement ces dernières lignes. En ce sens, la part des choses se doit d'être faite. En effet, l'historien américain ne peut se voir tenu pour responsable des dérives interprétatives potentielles qui conduiraient à minorer la culpabilité collective du peuple allemand nazifié. Seuls ses successeurs pourraient l'être. A eux maintenant, à nous donc, d'être à la hauteur du modèle à ce jour porté par lui et bien d'autres encore, dont son principal contradicteur et ses "partisans", celui de chercheurs en sciences sociales confrontant leurs conclusions afin de faire avancer la connaissance globale de ce sombre pan de notre histoire commune.